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by : Marie
Published 15 April 2005

Vol au dessus du chêne breton - Chapitre 2

1996 :
Entre les beaux clochers de Locarn et Saint-Nicodème, ce sont les gorges du Corong, avec leur chaos de rochers imposants. Prudemment restée sur la berge, je contemple Ray, en équilibre sur une de ces masses granitiques, avec un sac sur le dos. Et dans le sac, notre petit chat noir Bellot qui, faute de garde pour les vacances, fait du tourisme avec ses maîtres.

En plus des escalades dans les lits des rivières qu’il apprécie un peu, Bellot doit nous accompagner aux festivals de bombardes, dans les églises. Cela, il déteste carrément, et mêle aux tonalités celtiques ses miaulements de protestation, en dépit des « chut, chut » gênés des Smith.
J’entends soupirer les âmes navrées de nos Ancêtres à la vue de descendants aussi folingues.

Qu’importe, le site, lui, est toujours aussi sévère et parsemé de chapelles du XVIème siècle.

MA DOUE BENIGUET

A l’horizon des Montagnes noires en cette année 1910, je crois apercevoir Jean-Marie Capitaine, émigré de la ferme du Cosquer, et Marie-Joséphine Quéméner, échappée du pays des ardoisières où l’on s’enfonce jusqu’aux genoux dans les terres en friches.
Les voilà partis vers Mantes-la-Jolie, dans la région parisienne, pour une autre vie.

Autre vie n’est pas forcément vie plus heureuse. Les deuils se succèdent.

Jean-Marie fait venir de Locarn son frère Louis. Celui-ci travaille à la construction d’un pont, peut-être le pont de Mantes. Il tombe et se brise les jambes. Ses compagnons le transportent sur un brancard à l’hôpital le plus proche. Ils sonnent désespérément au portail. Au bout d’une heure une religieuse les entend, mais le blessé est resté trop longtemps sous la pluie battante. Il est emporté par une pneumonie dans les jours qui suivent.

Vers la fin 1911, une méningite vient à bout de la courte vie de la petite Célina. Le premier enfant du couple a dix mois.
C’est peut-être son souvenir qui inspire à Jean-Marie, dépourvu ordinairement de toute sollicitude envers les enfants de plus de quatre ans (tous bons à cet âge à biner les carottes), quelques rares instants de douceur pour les tout-petits.
Je me le rappelle tout attendri, secouant la petite main d’un Serge de quelques mois pour obtenir une risette.

En 1912, Auguste naît et la vie revient, souriante.

LA DER DES DERS.
Voilà plus de quarante ans que la France a perdu l’Alsace et la Lorraine. Les frontières de l’Allemagne sont proches de Paris. Nous n’avons pas eu leur Rhin allemand, il n’a pas « tenu dans notre verre ».
Un enseignement quasi-religieux dans sa laïcité, une bible comme le « Tour de France de deux enfants », fixent le regard de générations d’écoliers français sur la Ligne Bleue des Vosges. Le chancelier Bismarck est mort depuis longtemps mais son « œuvre » a semé le vent et des millions de gens récoltent la tempête. Pourquoi ne parle-t-on plus de Bismarck aujourd’hui ?

A Berlin, à Berlin, pensent certains avec jubilation dans leur for intérieur, après les années de recueillement. A Sarajevo d’abord répond l’Histoire.
Sarajevo...En 1967, je m’y suis perdue, trop occupée à refaire, sous le soleil paisible, le tragique parcours de l’Archiduc, tandis que mes compagnons de voyage se promenaient de mosquée en mosquée.

On disait alors : « Jaurès vivant aurait pu empêcher la guerre de 14, c’est pour l’empêcher de parler qu’on l’a tué ». C’est comme l’histoire du manteau de Garibaldi qu’il lui suffisait de secouer pour en faire tomber les balles qu’on lui destinait.
Mais on y a cru, à cela et à plein d’autres choses, parce que cela fait plaisir d’y croire. Il est facile de pontifier sur l’Histoire dont on refait et défait les épisodes selon le politiquement correct du moment.

Ce qui demeure, en revanche, c’est le monument au mort du plus minuscule village couvert de noms...Les comptes de « La vie et rien d’autre »... avec, en prime, les gazés, les mutilés, les endeuillés...
A ce propos, un jour de 1978, à Triel, en bas de la route de L’Hautil, Ray a pris en voiture une vieille femme qui commençait péniblement à gravir la côte. Les quelques minutes de cette rencontre ont suffi pour qu’elle nous évoque les visites du Maire annonçant la mort successive de ses deux frères. C’était soixante ans auparavant, mais de ce temps là, elle « gardait au cœur une plaie ouverte ».

En 1916, le second frère de Jean-Marie laisse ses dix-neuf ans dans la boue de la Somme, à Hardecourt. Il n’y a pas de corps. L’annonce « Tombé au Champ d’honneur » arrive seulement six mois plus tard à la famille.
A Locarn, l’ancien, le père, Jean-Marie Capitaine aussi, qui n’a que 55ans, meurt en octobre 1916. Cette nouvelle perte l’a-t-elle achevé ? En a t’il eu connaissance?
Dans mon enfance, chaque Dimanche, je ne manquais jamais les Chansonniers du Grenier de Montmartre
. Un jour l’un d’eux met en scène un paysan venu découvrir les charmes de la Capitale. Il interprète tout de travers, se moque avec l’accent du terroir, mais il termine sa virée parisienne devant l’Arc de Triomphe et, devant la flamme, murmure : « C’est p’têt’e mon gars qu’est couché là ».

Sur les trois frères Capitaine partis de Locarn, seul survit à présent l’aîné, Jean-Marie Capitaine (comme son père), le cheminot, celui qui sait lire et écrire ainsi que l’indique son livret militaire. Il a été mobilisé sur les voies. Dans le désastre de la famille, il s’étonne de se trouver, sur les rails, en surface.
« Donnez votre or à la France » dit l’affiche de Faivre, et Jean-Marie, breton (oh, combien !) mais pur produit de la IIIème république donne tout l’or provenant de la vente de la ferme bretonne pour soutenir l’effort de guerre.

MAMAN

Joséphine est toujours hantée par la disparition de sa première petite fille. Aujourd’hui on s’imagine que l’importance de la mortalité infantile dans les siècles précédents devait considérablement banaliser et réduire le chagrin des parents. Passé par pertes et profits, en quelque sorte. Tout juste pardonné à Mahler, à Lamartine, à Victor Hugo ou, pourquoi pas à Rhett Butler...
Joséphine porte son chagrin et nous lègue pour des générations l’obsession de la méningite. Mais le petit Auguste est en bonne forme, il a bientôt quatre ans, et, le jour de La Chandeleur 1916, il a une petite sœur, Simone Armandine, née à Mantes-la-Jolie - notre petite maman à Serge et à moi et la Mamie de Vernouillet pour les petits enfants Smith- .

Chaque année, au 2 Février, Joséphine puis Simone n’ont jamais manqué de faire des crêpes. Il y a eu, rue Girardin, une belle tuile bretonne pour respecter la tradition. Mais, en ce mois de février 1916 - vous en souvenez vous ?-commence la bataille de Verdun. L’atmosphère n’est pas aux traditions culinaires. On s’enfonce plus encore dans la nuit de la guerre et des deuils.

Novembre 1918. Les cloches de l’Armistice finissent par résonner. On compte les morts ceux de la guerre, et ceux de la grippe espagnole.
Au même moment, en Corse, au bout du monde d’où viendra, dans vingt ans, le grand perturbateur des plans ambitieux de Jean-Marie, une certaine Micheline Benedetti - Micalina - vit aussi ses derniers instants, sur le cabriolet qui la traîne péniblement d’Aullène à Monaccia.
Elle a 29 ans et un des orphelins qu’elle laisse s’appelle Marc Benedetti.

Quand j’avais six ou sept ans, après la nouvelle Der des Der, j’accompagnais Maman chez une corsetière spécialiste aussi des chemisiers à petits plis dont raffolaient les dames, à l’époque. Cette Madame Suzanna racontait que son mari, à son retour du front, fin 1918, s’effarait des scènes de liesse populaire :
« Mais qu’est-ce qu’ils ont à rire, ils sont fous, ils sont fous ! ».

Ils sont fous mais en paix pour vingt ans, le temps d’une jeunesse qui elle aussi va trouver son chaos.

LE CLOS ROLLIN A VERNOUILLET

Quelques années sont passées, le temps des projets et des constructions est venu.
Sans doute pour des raisons de travail, la famille Capitaine s’installe à Vernouillet, rue de Poissy.
Le Janvier 1923, Monsieur Capitaine achète un terrain sur le Clos Rollin ; la « venderesse » comme dit le notaire est la veuve d’Henri Derain, vous savez, celui de la « p’tite » rue, où nous avons tous fait du vélo, du patin ou de la trottinette.
Il a payé ses sept ares soixante centiares 4560 francs et les temps étant durs, il mobilise Joséphine au terrassement pour transporter les brouettées de cette pierre meulière qui orne la façade.
En 1925, la maison est habitable et Jean-Marie, en dehors de ses trois- huit à la Compagnie des Chemins de Fer, commence à organiser une quasi-autarcie. La culture, n’est-ce pas, il connaît, il achète des champs et tout le monde marche à la badine. Mais pas seulement à la badine ... à la bonne cuisine où Joséphine révèle un talent inégalé, aux belles robes, aux belles fêtes en habit, à la solidarité aussi avec la famille en difficulté, tout cela avec une motivation d’acier et, pour le couple, un travail d’enfer.

Kenavo (à suivre)