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by : Ray
Published 1 December 2005

Petite anthologie de la poésie chinoise de la dynastie Tang (618-907 AD)

La dynastie Tang (618-907 AD), et en particulier l’ère Xuanzong de 712-756, a été une période d’épanouissement extraordinaire de la civilisation chinoise dans tous les domaines, et notamment dans l’art et la littérature. Aucune autre civilisation n’a jamais autant prisé la poésie : les poètes étaient honorés dans la rue et dans les palais comme les stars de la culture populaire le sont aujourd’hui (mais leurs œuvres dureront bien plus longtemps dans les cœurs des hommes !).

Tous les lettrés ou presque, y compris les empereurs, écrivaient des poèmes : la Grande Anthologie des Poèmes de la Dynastie Tang, publiée près de mille ans plus tard sous la dynastie Qing en 1707, comportait 48,900 poèmes de 2200 auteurs, en 900 volumes !

Quatre noms sortent du lot, quatre géants non seulement de la littérature chinoise classique, mais de la littérature mondiale tout court :

- Li Po (ou Li Bai), généralement considéré, avec Tou Fou, comme le plus grand poète chinois de tous les temps. Eternel exilé, c’était une force de la nature qui traversait la vie de ses contemporains comme un météore ;

- Tou Fou (ou Du Fu), grand ami de Li Po et la référence pour la pureté classique de ses œuvres ;

- Wang Wei, le plus grand peintre de son temps, l’homme dont on disait que « ses tableaux étaient des poèmes et ses poèmes des tableaux » ;

- Po Kiu-I (ou Bai Juyi), auteur de deux des plus célèbres des poèmes Tang, le Chant des éternels regrets et La Guitare, et du sublime Les Pins dans ma cour. Il était le poète le plus représenté dans la Grande Anthologie avec 2800 titres (!).

Dans l’Anthologie de Trois Cents Poèmes de la Dynastie Tang, ouvrage de référence publié en 1751 par un lettré des Qing et constamment réédité depuis, ces quatre poètes étaient de loin les plus représentés.

Vous trouverez ici une sélection, toute personnelle, de leurs œuvres, traduites par la grande sinologue Georgette Jaeger.

des versions Kindle and ePub versions de ces textes sont disponibles pour téléchargement ci-après.

LI PO

Li Po (701-762)

Adieu à un ami

Au nord de la ville, devant les montagnes bleuâtres
là où l’eau blanche d’écume entoure les murailles de l’est
nous nous sommes arrêtés pour nous dire adieu
vous partez au loin comme une herbe au fil de l’eau
nuages flottants, pensées du voyageur...
soleil couchant, sentiments de vieux amis...
de la main, un dernier geste d’adieu
et le hennissement de nos chevaux, à l’instant du départ

Pourquoi j’habite dans la montagne

Pourquoi me suis-je fixé dans les vertes montagnes ?
je ris et ne réponds pas, je suis heureux
les pêchers sont en fleur, l’eau s’écoule sans fin
mon âme demeure dans des régions inconnues des hommes

Rêverie solitaire au clair de lune

Parmi les fleurs, une coupe à la main
je flâne dans la solitude
je lève ma coupe à la santé de la lune
nous sommes trois, la lune, mon ombre et moi
bien que la lune ne boit pas
et que mon ombre se borne à me suivre
pour l’instant, l’une et l’autre me tiennent compagnie
réjouissons-nous tant que dure le printemps
je chante, la lune baguenaude dans le ciel
je danse, mon ombre désordonnée me suit
veillons ensemble, amusons-nous
plus tard, l’ivresse nous séparera
jurons-nous une amitié éternelle
qui s’étende jusqu’aux nuages

TOU FOU

Tou Fou (712-772)

Etranger dans la nuit

Les herbes de la rive sont fines, le vent léger s’y joue
mon bateau glisse dans la nuit, tout seul, avec son grand mât
sur la campagne à l’infini s’étend le monde des étoiles
tandis que la lune se berce au rythme des eaux du fleuve.

Mon nom sera-t-il un jour célèbre parmi les poètes ?
à présent, vieux et malade, je dois songer à la retraite
ballotté au gré des vents, ne suis-je pas semblable
à une petite mouette perdue dans l’immense univers ?

En contemplant le mont Tai

Comment décrirai-je le mont Tai ?
Il domine Qi et Lu, baignant dans un océan de verdure ...
La nature lui a donné une beauté sublime
Que le Yin et le Yang divisent en ombre et soleil
Des nuages s’élèvent de ses vastes flancs
Je suis des yeux au loin les oiseaux qui rentrent au nid
Il me faudra grimper jusqu’à la cime
Pour embrasser du regard toutes les montagnes, si petites !

Pluie de printemps

La pluie bienfaisante connaît le rythme des saisons
elle n’arrive qu’avec le printemps
le vent l’amène en secret, la nuit
fine, silencieuse, elle mouille toutes choses

sentiers, nuages, tout est noir
sur le fleuve, le fanal d’un bateau brille, solitaire
à l’aurore, la terre humide est rouge
le quartier des tisserands est inondé de fleurs.

La plaine

Je regarde au loin dans le printemps limpide
des couches de brouillard se lèvent à l’horizon
la rivière se confond avec le ciel pur des lointains
une ville isolée est recouverte d’un nuage de fumée
le vent arrache encore des branches clairsemées
derrière la colline, le soleil descend
une grue solitaire s’en va tard dans la saison
au crépuscule, la forêt est déjà pleine de corbeaux.

WANG WEI

Wang Wei (699-761)

Poème

Vous arrivez, Monsieur, de mon pays natal
vous savez tout ce qui se passe au village
dites-moi, devant ma fenêtre
les pruniers sont-ils déjà en fleurs ?

Soir d’automne dans une hutte de montagne

La pluie est à nouveau tombée sur la montagne déserte
la fraîcheur du soir annonce déjà l’automne
le clair de lune filtre entre les sapins
une source limpide coule sur les cailloux
cris et rires dans les bambous - les lavandières rentrent
les nénuphars s’agitent au passage des barques de pêche
qu’importe si l’herbe printanière est flétrie
puisque vous êtes ici avec moi, roi des amis

Réponse au sous-préfet Zhang

Au soir de ma vie, je n’aime plus que le calme
les échos du monde ne me parviennent plus
quand je m’interroge, je n’ai pas de plan précis
rien que le désir de retourner dans mes anciennes forêts
le vent qui souffle dans les pins dénouera ma ceinture
la lune de la montagne brillera sur mon luth
vous me questionnez à propos de succès et d’échecs ?
écoutez - au loin, sur l’estuaire, un pêcheur chante !

PO KIU-I

Po-Kiu-I (772-846)

Les Pins dans ma cour

Il y a dix pins au bas des degrés
devant la salle de réception
désordonnés, mal alignés
certains sont grands, d’autres petits
les plus hauts ont bien trente pieds
les plus petits, moins de dix pieds
on dirait qu’ils ont poussé par hasard
personne ne peut dire quand ils furent plantés
ils frôlent les tuiles vertes de la maison
plongent sous le sable blanc de la terrasse
brise et clair de lune leur rendent visite matin et soir
qu’il fasse beau ou qu’il pleuve, ils n’ont ni poussière ni boue
en automne, leur murmure est doux et apaisant
en été, l’ombre y est fraîche et même froide
au milieu du printemps, la fine pluie du soir
revêt leurs aiguilles d’un manteau de perles
à la fin de l’année, par temps de grande neige
leurs branches sont chargées de jade blanc
dans toutes les saisons ils conservent leurs charme
parmi les arbres, il n’y en a pas de plus nobles
l’an dernier, quand j’acquis cette maison
beaucoup de gens se moquèrent de moi
faut-il, lorsqu’on a vingt bouches à nourrir
déménager pour quelques pins ?
qu’ai-je gagné à leur présence ?
ils n’ont fait qu’ouvrir la porte aux soucis
cependant, ces amis m’apportent quelque chose
ils remplissent mon besoin de fréquenter des sages
quand je pense que je ne suis qu’un lettré quelconque
courant dans la poussière avec mon bonnet et ma ceinture officiels
je ne me trouve pas digne d’être le maître de ces pins
et parfois je me sens le cœur plein de honte.

Invitation à Liu le dix-neuvième

J’ai du vin nouveau, vert et mousseux
posé sur un petit réchaud d’argile rouge
le ciel annonce la neige à l’approche du soir
voulez-vous venir boire un verre avec moi ?

En lisant les poèmes de Yuan Kieou à bord d’un bateau

Je prends un rouleau de ses poèmes et les lis sous la lampe
j’ai tout lu, la lampe s’est éteinte, l’aurore ne vient pas
les yeux brûlants, je reste assis dans le noir près de la lampe éteinte
écoutant le bruit des vagues que le vent projette contre le bateau.

La Guitare

Ce soir-là, j’allais dire adieu à mes amis
sur les rives du fleuve à Siun-yang
les feuilles d’érables et les fleurs des joncs
bruissaient dans le vent d’automne

lorsque je descendis de cheval
mes amis étaient déjà montés à bord
nous avons bu ensemble quelques coupes de vin
sans musique pour adoucir notre séparation

l’ivresse ne nous a pas rendus joyeux
nous allions nous séparer tristement
on distinguait vaguement le reflet de la lune
se berçant sur les eaux du fleuve

soudain, nous entendons le son d’une guitare
je ne pense plus à partir, mes amis oublient l’heure
nous cherchons dans le noir, appelons la musicienne
le chant s’arrête, mais la femme reste silencieuse

nous dirigeons notre bateau vers elle
nous l’invitons à se montrer
nous rallumons la lampe, versons du vin
recommençons à festoyer

cent fois, mille fois nous la prions
avant qu’elle ne se décide à paraître
et même alors, derrière sa guitare
elle dissimule en partie son visage

elle accorde l’instrument, tourne les clefs
fait deux ou trois arpèges
elle n’a encore joué aucun morceau
que déjà nous sommes sous le charme

chaque corde, chaque note
traduit une pensée profonde
il semble qu’elle parvienne à exprimer
tous ses sentiments et ses peines

laissant courir ses doigts habiles
les yeux baissés, elle joue, elle joue
elle donne libre cours aux émotions
qui jaillissent du fond de son cœur

légers arpèges, lents accords
un son vibrant, un arrêt brusque
elle joue « La robe d’arc-en-ciel »
puis une mélodie populaire

tsao, tsao... les cordes graves
évoquent la lourde pluie d’orage
tsie, tsie... les cordes hautes
font un léger chuchotement

sons graves et sons aigus
alternent et se mêlent
comme de grosses et de petites perles
tombant sur un plateau de jade

tantôt la musique se fait pénétrante
tel un loriot se coulant au sein des fleurs
tantôt elle se détache comme les gouttes d’eau
d’une source qui s’écoule sur la grève

sous cette onde froide et dure
on dirait que les cordes se rompent
figé, le son se paralyse
et peu à peu il s’éteint

une nouvelle humeur se dessine
secrète, toute de mélancolie
maintenant le silence se fait
plus éloquent que la musique

comme l’eau jaillit et se répand
lorsqu’une vase d’argent se brise
comme l’apparition de chevaux bardés de fer
le cliquetis des épées et des lances

l’air s’achève - la musicienne
plaque un accord au cœur de la guitare
les quatre cordes rendent un seul son
celui de la soie qu’on déchire

de tous côtés, le silence règne
on n’entend pas un son sur les bateaux
on ne voit que la lune d’automne
qui brille, blanche, sur le fleuve

en soupirant, elle pique le plectre entre les cordes
compose son visage, lisse sa robe et se lève
«je suis née» nous dit-elle «dans la capitale
ma famille habitait au pied de la colline du Sud

à treize ans, la guitare n’avait plus de secrets pour moi
je figurais sur la liste des meilleures musiciennes
quand je jouais, mes maîtres venaient me féliciter
les plus grandes beautés m’enviaient mes toilettes

le jeunes gens se disputaient l’honneur de m’offrir des cadeaux
un seul chant me rapportait de nombreuses pièces de soie rouge
je brisais mes peignes d’argent en battant la mesure
je renversait du vin sur ma jupe couleur de sang

la vie n’était qu’une fête continuelle
brise printanière et lune d’automne passaient sur ma tête insouciante
hélas, mon frère partit pour l’armée et ma mère mourut
au fil des jours, mon frais visage se fana

devant ma porte, voitures et cavaliers se firent rares
j’étais déjà âgée lorsque j’épousais un marchand
âpre au gain, il se soucie peu de me quitter
il est parti l’an dernier pour acheter du thé à Feou-liang

depuis lors, je garde le bateau vide sur le fleuve
voguant entre le clair de lune et l’eau glacée
dans la nuit profonde, je rêve de ma jeunesse
et mes larmes, mêlées au fard, rougissent mes paupières»

je soupirais déjà en l’entendant jouer
mais lorsqu’elle eut parlé ainsi, je répondis
« nous sommes tous deux des épaves échouées sur les rives du ciel
une rencontre fortuite nous fait faire connaissance

depuis que j’ai quitté la capitale l’an dernier
j’ai vécu en exil dans la ville de Siun-yang
je suis tombé malade sur cette terre ingrate
de toute l’année, je n’ai entendu ni guitare ni flûte

je me suis installé sur la rive marécageuse
les roseaux jaunes et les bambous amers entourent ma maison
le chant des montagnards, les pipeaux villageois
n’ont aucun sens pour moi

cette nuit, j’ai entendu la voix de votre guitare
cette musique d’Immortels a ravi mes oreilles
daignez vous rasseoir et jouer encore un air
et je composerai une chanson pour vous »

émue par ces paroles, elle demeure longtemps immobile
puis elle s’assied, effleure les cordes et commence sur le mode mineur
cette fois, la musique est encore plus poignante
les assistants se couvrent le visage et pleurent

et qui donc d’entre eux verse le plus de larmes ?
c’est le sous-préfet de Kiang-tcheou, dont la robe verte est toute mouillée!


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