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by : Marie
Published 22 March 2006

Les oliviers et Po Kiu-I

Il y a dix pins au bas des degrés
devant la salle de réception
désordonnés, mal alignés
certains sont grands, d’autres petits
les plus hauts ont bien trente pieds
les plus petits, moins de dix pieds
on dirait qu’ils ont poussé par hasard
personne ne peut dire quand ils furent plantés
ils frôlent les tuiles vertes de la maison
plongent sous le sable blanc de la terrasse
brise et clair de lune leur rendent visite matin et soir
qu’il fasse beau ou qu’il pleuve, ils n’ont ni poussière ni boue
en automne, leur murmure est doux et apaisant
en été, l’ombre y est fraîche et même froide
au milieu du printemps, la fine pluie du soir
revêt leurs aiguilles d’un manteau de perles
à la fin de l’année, par temps de grande neige
leurs branches sont chargées de jade blanc
dans toutes les saisons ils conservent leurs charme
parmi les arbres, il n’y en a pas de plus nobles
l’an dernier, quand j’acquis cette maison
beaucoup de gens se moquèrent de moi
faut-il, lorsqu’on a vingt bouches à nourrir
déménager pour quelques pins ?
qu’ai-je gagné à leur présence ?
ils n’ont fait qu’ouvrir la porte aux soucis
cependant, ces amis m’apportent quelque chose
ils remplissent mon besoin de fréquenter des sages
quand je pense que je ne suis qu’un lettré quelconque
courant dans la poussière avec mon bonnet et ma ceinture officiels
je ne me trouve pas digne d’être le maître de ces pins
et parfois je me sens le cœur plein de honte.

Po Kiu-I (772-846)

Quand Ray m’a fait découvrir,il y a quelques années, la dynastie Tang et ses poètes, brusquement gonflée d’importance, j’ai réalisé que je devais devenir la maîtresse des modestes chênes-lièges, du chêne d’Amérique et des dix gros oliviers aux troncs multiples que Serge m’offrait sur un plateau dans l’héritage corse.

J’étais encore plus motivée que le génial Po Kiu-I puisqu’il s’agissait des jardins de nos anciens et qu’on y voyait la marque de leur passage dans l’ordonnancement des blocs de granit soutenant les plus grosses racines.

Les quelques oliviers et leurs compagnons branchus ont justifié l’édification de la très élémentaire "Casetta" puis une escalade d’investissements destinés à leurs soins, au " toilettage" de leurs vénérables ramures, à la mise en valeur de leur ombrage.

Sur le chemin, j’aurais aimé prolonger le mur et le portail austère et luxueux de M.Milleliri par une petite grille de fer forgé, se mariant au toit méridional et à la masse feuillue.Mais ce serait encore accélérer l’escalade.

Loin de mes arbres dix mois sur douze, je suis fiévreusement la Météo, la tempête, le froid, la pluie, les chenilles, le feu, voire même les cigales(qu’est-ce qu’elles pourraient bien leur faire). Je suis pleine de soupçons à l’égard de ceux qui taillent et coupent avec rage.

Je vois, comme un garant de leur tranquillité , le grand tombeau voisin. Mais peut-être les arbres vivent-ils aussi en Arcadie.

Ils sont campagnards, près de la montagne, loin de la mer, et pourtant, depuis le jardin, ils peuvent apercevoir la ligne bleue du détroit de Bonifacio au creux de deux vallonnements.

Cette année, on a commencé la clôture, avec le relèvement des murets anciens doublés de grillage mouton peu visibles dans le paysage.

Je ne crains pas l’évasion de mes arbres mais vois d’un mauvais oeil l’inconséquence des vaches, partout chez elles, piétinant tout, me regardant longuement, statufiées de surprise , une touffe d’herbe en travers de la "bouche", écrasant mes roseaux pour sauter mon muret du fond.

Les sangliers se tiendront plus tranquilles. Constituant en Corse le mets national et gratuit, ils ont intérêt à passer discrètement sous les frondaisons s’ils ne veulent pas finir en sauce.

Bientôt les oliviers vont fleurir, et en automne, les petites olives pleuvront, peut-être Angeot les portera-t-il au moulin qui en tirera une huile forte et typée.

En ce moment, il n’y a pas encore de tomates assez goûteuses et d’oignons assez sucrés pour faire avec notre huile ce qu’il y a de meilleur au monde , la vraie salade de tomates.

Aussi la bouteille hiberne-t-elle dans le placard.

Contrairement à Po Kiu-I, finalement, je n’ai pas honte, car, en réalité, ces quelques arbres sont mes maîtres, nos maîtres. les maîtres de ma famille.

Marie

Sous les oliviers