Les marionnettes de Salzbourg font leur Mozart à Paris

(actualisé le ) by Cybervinnie

Les Marionnettes de Salzburg - Direction artistique de Gretl Aicher - interprètent au Théâtre Déjazet "La Flûte enchantée" de Mozart : Mise en scène Geza Rech. Décors Günther Schneider-Siemsen. Costumes Friedl Aicher. Enregistrement Deutsche Gramophon.

A l’occasion du 250e anniversaire de la naissance de Mozart (1756-1791), un spectacle insolite a fait escale à Paris au théâtre Déjazet, quasiment sur la place de la République, haut lieu de la contestation sociale et, ces derniers temps, de la lutte contre le Contrat Première Embauche. D’ailleurs, le jour où nous y sommes allés, un concert gratuit "uni(e)s contre une immigration jetable" se mettait en place pour réclamer que la France reste une terre d’accueil portant haut les droits de l’Homme. Une incitation implicite à aborder le célèbre opéra de Mozart avec un oeil particulier?

A chacun sa Reine de la Nuit, son Sarastro, son Tamino et sa Pamina... Tout au long de son parcours initiatique pour gagner la main de Pamina, Tamino est tiraillé entre les faux-semblants de la terrible mais fascinante Reine de la Nuit et les épreuves pétries de rituels maçonniques imposées par le lumineux Sarastro. Entre ombre et lumière, et avec la participation pleine de dérision transgressive du joyeux Papageno, Tamino va s’unir à sa Pamina et l’amour va gagner, mais non sans avoir frôlé la catastrophe (le spectre du suicide et de la mort est récurrent). Le thème de la manipulation est également très présent, ce qui donne au spectacle des fameux marionnettistes de Salzbourg une saveur supplémentaire.

Fondé par le sculpteur autrichien Anton Aicher (1859-1930), la compagnie donna sa première représentation le 27 février 1913 (Bastien et Bastienne, de Mozart). À la mort d’Anton, le théâtre fut repris par son fils Hermann. La petite-fille d’Anton, Greitl Aicher, assume la direction artistique du théâtre depuis 1977.

Spécialistes des opéras de Mozart, ils nous ont proposé un spectacle visuel somptueux, sur un enregistrement de grande qualité (direction: Ferenc Fricsay). L’illusion est saississante, tant la souplesse et le naturel des mouvements sont bien réalisés: bien que les personnages ne mesurent pas plus d’une cinquantaine de centimètres, on a l’impression que le castelet est une scène réelle avec des acteurs aux habits absolument magnifiques. La poésie du mouvement de ces marionnettes - sorte de projection de la grâce de corps humains sur un tableau vivant - suscite une réelle émotion accessible aux enfants comme aux adultes.

Evidemment, si les récitatifs sont en Français, le chant est en Allemand et on peut manquer des points importants de l’histoire si l’on n’a pas révisé un peu avant (à moins d’être germaniste confirmé). La musique, par ailleurs, est impeccable, mais un enregistrement plus récent, plus tendu aurait peut-être encore pu enrichir le spectacle. Et ce n’est bien-sûr pas la même chose que de vrais chanteurs sur scène: l’engagement humain de la voix en direct est irremplaçable. Enfin, certaines lectures de l’opéra (par exemple le rôle de Monostatos) auraient gagné à être modernisées - la marionnette du Maure serviteur fait quelque peu cliché du passé et perd d’autant en substance.

Néanmoins, le spectacle n’en reste pas moins une fascinante démonstration de grâce, de dextérité et de sensibilité artistique, qu’on est heureux d’avoir pu voir à Paris.