Choses lues

(actualisé le ) by Ray

Un échantillon de beaux textes rencontrés assez récemment qui ne manqueront pas, je pense, de vous intéresser, de vous amuser, de vous émouvoir et de vous émerveiller.


- Il n’y a livre si mauvais qui n’ait quelque chose de bon.
Cervantes Don Quichotte, éd. La Pléiade, p. 547

- Je sais que le sentier de la vertu est étroit, et le chemin du vice large et spacieux.
Ibid p. 565

- Je suis loin d’abonder dans mon sens.
Mme de Sévigné

- On peut reconnaître la vérité sans l’admirer.
Pierre Bayle

- L’homme est un animal politique.
Spinoza

- La philosophie, c’est l’histoire de la philosophie ?
Brunschvicq

- Ce sont les hommes qui font l’histoire, mais ils ignorent l’histoire qu’ils font.
Raymond Aron

- Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.
Rabelais (Pantagruel Ch. 8)

- Saint langage, honneur des hommes.
Paul Valéry

- L’indifférence est une paralysie de l’âme.
Anton Tchekhov

- 100000 expériences ne prouveront pas que j’ai raison, une seule prouvera que j’ai tort.
Albert Einstein

- Mes perspectives d’avenir sont imprécises, par conséquent assez favorables. Car seul la certitude est effrayante.
Friedrich Nietzsche (Lettre à Paul Deussen du 4.4.1867, cité dans Souvenirs sur Nietzsche par Paul Deussen)

- Ma cervelle est rebelle à tout bourrage. Trop de lecture émousse terriblement.
Ibid

- Qui voudra me réfuter Schopenhauer par quelque argumentation, je lui murmerai à l’oreille : Mais cher Monsieur, ce n’est pas la logique qui crée les visions du monde, ni davantage, qui les renverse. Je me sens à l’aise au milieu de ces odeurs, toi au milieu de ces autres. Laisse-moi donc mon propre nez, je ne te prendrai pas non plus le tien.
Ibid

- Le vérité est structurée comme une fiction.
Lacan

- Je ne souhaite pas que l’on interprète ma musique : il suffit de la jouer.
Marice Ravel

- Je le bois lorsque je suis joyeuse et lorsque je suis triste. Parfois, je le prends quand je suis seule. Je le considère obligatoire lorsque j’ai de la compagnie. Je joue avec quand je n’ai pas appetit, et j’en bois lorsque j’ai faim. Sinon, je n’y touche jamais, à moins que je n’aie soif.
Madame Bollinger
(réponse faite en 1961 à un journaliste du London Daily Mail qui lui demandait quand elle consommait son champagne)

- Presque tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec.
Margaret Yourcenar (Mémoires d’Hadrien éd. folio p. 45)

- Le seul fait d’exister est un véritable bonheur.
Blaise Cendrars

- Dans la vie, il faut choisir : aimer les femmes, ou les comprendre.
Chamfort

- L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches.
Céline

- Le verbe aimer est le plus compliqué de la langue. Son passé n’est jamais simple, son présent n’est qu’imparfait et son futur toujours conditionnel.
Jean Cocteau

- Notre métier est de porter la plume dans la plaie.
Albert Londres, journaliste

- Etre d’avant-garde, c’est savoir ce qui est mort : être d’arrière-garde, c’est l’aimer encore.
Roland barthes

- Vive le roi, quand même !
Chateubriand, en 1816

- C’est un grand avantage d’écrire peu, mais il ne faut pas en abuser.
Rivarol

- Quand j’aurai fait le brave, et qu’un fer pour ma peine
M’aura d’un vilain coup transpercé la bedaine,
Que par la Ville ira le bruit de mon trepas,
Dites-moi, mon honneur, en serez-vous plus gras ?

Sganarelle de Molière, I.VVII. 429-432

- L’art ignore le progrès.
Patrick Dandrey (dans l’introduction à Sganarelle, éd. Folio Théâtre)

- Un livre est une fenêtre par laquelle on s’évade.
Julien Green

- Je suis contre les femmes, tout contre.
Sacha Guitry

- Il n’y a point d’homme si imparfait qu’on ne puisse avoir pour lui une amitié très parfaite.
Descartes

- Plier comme le roseau pour ne pas casser comme le chène.
proverbe français

- La souffrance des autres est finalement supportable.
proverbe ruandais

- Tout passe, tout lasse, tout casse.
proverbe français

- Le chemin vers la connaissance est aussi essentiel que la connaissance elle-même.
Jacques Lacarrière

- Les mêmes objets paraissent brisés ou droits selon qu’on les regarde dans l’eau ou hors de l’eau.
Platon, La République, 602 c,d

- La simple reproduction de ce que les yeux voient et de ce que l’intelligence constate ne permet jamais d’atteindre la réalité profonde contenue et cachée dans l’objet.
Marcel Proust

- Avant de toucher les œuvres de Han Yu, je me lave les mains à l’eau de rose.
Lieou Tsoug-Yuen (773-815), disciple de Han Yu (768- ?)

- Le rêve est poésie involontaire.
Jean-Paul Richter


Voyage au bout de la nuit


par Louis-Ferdinand Céline

- Notre vie est un voyage
Dans l’hiver et dans la Nuit
Nous cherchons notre passage
Dans le Ciel où rien ne luit

Chanson des Gardes Suisses de 1783
(cité en exergue)

- l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches ...
éd. Folio, p. 8

- Courage, Ferdinand, que je me répétais à moi-même, pour me soutenir, à force d’être foutu à la porte de partout, tu finiras sûrement par le trouver le truc qui leur fait si peur à eux tous, à tous ces salauds-là autant qu’ils sont et qui doit être au bout de la nuit. C’est pour ça qu’ils n’y vont pas eux au bout de la nuit !
éd. Folio, p. 220

- Ils s’épiaient entre eux comme des bêtes sans confiance, souvent battues. De leur masse montait l’odeur d’entre-jambes urineux comme à l’hôpital. Quand ils vous parlaient on évitait leur bouche à cause que le dedans des pauvres sent déjà la mort.
p. 223

- Après ça nous allâmes au cinéma pour étrenner mon complet neuf. Elle me demandait en route si j’étais pas jaloux, parce que le complet me donnait l’air triste, et l’envie aussi de ne plus retourner à l’usine. Un complet neuf, ça vous boulverse les idées.
p. 228

- Ah! si je l’avais rencontré plus tôt, Molly, quand il était encore temps de prendre une route au lieu d’une autre ! Avant de perdre mon enthousiasme sur cette garce de Musyne et sur cette petite fiente de Lola ! Mais il était trop tard pour me refaire une jeunesse. J’y croyais plus ! On devient rapidement vieux et de façon irrémédiable encore. On s’en aperçoit à la manière qu’on a prise d’aimer son malheur malgré soi. C’est la nature qui est plus forte que vous voilà tout. Elle nous essaye dans un genre et on ne peut plus en sortir de ce genre-là. Moi j’étais parti dans une direction d’inquiétude. On prend doucement son rôle et son destin au sérieux sans s’en rendre bien compte et puis quand on se retourne il est bien trop tard pour en changer. On est devenu tout inquiet et c’est entendu comme ça pour toujours.
p. 229

- Ils ne se plaignaient pas, non, c’est eux qui nettoyaient pendant la nuit les boutiques et encore des boutiques et les bureaux de toute la ville, après la fermeture. Ils semblaient moins inquiets que nous autres, gens de la journée.Peut-être parce qu’ils étaient parvenus, eux, tout en bas des gens et des choses.
p. 232

- Décidément j’avais une âme débraillée comme une braguette.
p. 233

- Pour les équipes du nettoyage on n’était pas difficile sur l’état civil. On payait pas beaucoup non plus, mais on passait la main. C’était une espèce de légion étrangère de la nuit.
p. 233

- En somme, tant qu’on est à la guerre, on dit que ce sera mieux dans la paix et puis on bouffe cet espoir-là comme si c’était du bonbon et puis c’est rien quand même que de la merde. On n’ose pas le dire d’abord pour dégouter personne. On est gentil somme toute. Et puis un beau jour on finit quand même par casser le morceau devant tout le monde. On en a marre de se retourner dans la mouscaille. Mais tout le monde trouve du coup qu’on est bien mal élevé. Et c’est tout.
p. 234

- En banlieue, c’est surtout par les tramways que la vie vous arrive le matin. Il en passait des pleins paquets avec des pleines bordées d’ahuris brinquebalant, dès le petit jour, par le boulevard Minotaure, qui descendaient vers le boulot.
Les jeunes semblaient même comme contents de s’y rendre au boulot. Ils accéléraient le trafic, se cramponnaient aux marchepieds, ces mignons, en rigolant. Faut voir ça. Mais quand on connaît depuis vingt ans la cabine téléphonique du bistrot, par exemple, si sale qu’on la prend toujours pour les chiottes, l’envie vous passe de plaisanter avec les choses sérieuses et avec Rancy en particulier.

p. 238

- Alors, quand ils seront dehors faudra pas se montrer. Un seul dimanche à les voir se distraire, ça suffirait pour vous enlever à toujours le goût de la rigolade.
p. 239

- Il arrivait cependant aux pavés quelques taches de soleil mais comme à l’intérieur d’une église, pâles et adoucies, mystiques.
p. 242

- Tant qu’il faut aimer quelque chose, on risque moins avec les enfants qu’avec les hommes, on a au moins l’excuse d’espérer qu’ils seront moins carnes que nous autres plus tard.
p. 242

- Sur sa face livide dansotait cet infini petit sourire d’affection pure que je n’ai jamais pu oublier. Une gaieté pour l’univers.
Peu d’êtres en ont encore un petit peu après les vingt ans passés de cette affection facile, celle des bêtes. Le monde n’est pas ce que l’on croyait ! Voilà tout ! Alors, on a changé de gueule ! Et comment ! Puisqu’on s’était trompé ! Tout de la vache qu’on devient en moins de deux ! Voilà ce qui nous reste sur la figure après vingt ans passés ! Une erreur ! Notre figure n’est qu’une erreur !

p. 242

- Il m’aurait intéressé de savoir si elle pensait quelquefois à quelque chose la tante à Bébert. Non, elle ne pensait à rien. Elle parlait énormément sans jamais penser.
p. 243

- J’étais trop complaisant avec tout le monde, et je le savait bien. Personne ne me payait. J’ai consulté à l’oeil, surtout par curiosité. C’est un tort. Les gens se vengent des service qu’on leur rend.
p. 244

- Elle a un faible pour les cimetières la tante, comme tous les Parisiens. On dirait à ce propos qu’elle va se mettre enfin à penser. Elle examine le pour et le contre. Les fortifications, c’est trop voyou ... Au Parc, y a décidemment trop de poussière ... Tandis que le cimetière, c’est vrai, c’est pas mal ... Et puis les gens qui viennent là le dimanche, c’est plutôt des gens convenables et qui se tiennent ...
p. 246

- L’âge l’avait recouverte comme un viel arbre frémissant, de rameaux allègres.
Elle était gaie la vielle Henrouille, mécontente, crasseuse, mais gaie. Ce dénuement où elle séjournait depuis plus de vingt ans n’avait point marqué son âme. C’est contre le dehors au contraire qu’elle était contractée, comme si le froid, tout l’horrible et la mort ne devraient lui venir que de là, pas du dedans. Du dedans, elle ne paraissait rien redouter, elle semblait absolument certaine de sa tête comme d’une chose indéniable et bien entendue, une fois pour toutes.

p. 254

- Dans la petite salle à manger d’à côté, nous apercevions le père qui allait de long en large. Lui ne devait pas avoir son attitude prête encore pour la circonstance. Peut-être attendait-il que les événements se précisassent avant de se choisir un maintien. Il demeurait dans des sortes de limbes. Les êtres vont d’une comédie vers une autre. Entre-temps la pièce n’est pas montée, ils n’en discernent pas encore les contours, leur rôle propice, alors ils restent là, les bras ballants, devant l’événement, les instincts repliés comme un parapluie, branlochants d’incohérence, réduits à eux-mêmes, c’est-à-dire à rien. Vaches sans train.
p. 260

- Les habitudes s’attrapent plus vite que le courage et surtout l’habitude de bouffer.
p. 281

- Comme on devient de plus en plus laid et répugnant à ce jeu-là en vieillissant, on ne peut même plus la dissimuler sa peine, sa faillite, on finit par en avoir plein la figure de cette sale grimace qui met des vingt ans, des trente ans et davantage à vous remonter enfin du ventre sur la face. C’est à cela que ça sert, à ça seulement, un homme, une grimace, qu’il met toute une vie à se confectionner, et encore qu’il arrive même pas toujours à la terminer tellement qu’elle est lourde et compliquée la grimace qu’il faudrait faire pour exprimer toute sa vraie âme sans rien en perdre.
p. 292

- Il faisait sombre dans ma salle d’attente, la grande maison de l’autre côté de la rue pâlissait largement avant de céder à la nuit. Après cela, il n’y eut plus que nos voix à nous, entre nous, et tout ce qu’elles ont toujours l’air d’être tout près de dire les voix et ne disent jamais.
p. 295

- - Tout de même, fit-il lentement après avoir bien réflechi, j’aurais bien aimé moi à être infirmier.
- Pourquoi ?
- Parce que, tu vois, les hommes quand ils sont bien portants, y a pas à dire, ils vous font peur... Surtout depuis la guerre... Moi je sais à quoi ils pensent... Quand ils sont debout, ils pensent à vous tuer... Tandis que quand ils sont malades, y a pas à dire ils sont moins à craindre... Faut t’attendre à tout, que je te dis, tant qu’ils tiennent debout. C’est pas vrai ?
- C’est bien vrai ! que je fus forcé de dire.

p. 306

- - Tu t’es fait couper les cheveux Sévérine ? que je remarquai.
- Faut bien ! C’est la mode ! qu’elle a dit. Et puis les cheveux longs avec la cuisine d’ici, ça retient toutes les odeurs...
- Ton cul y sent bien pire ! que dérangé dans ses comptes par notre bavardage l’interrompit Martrodin. Et ça les empêche pourtant pas les clients...
- Oui, mais c’est pas pareil, que retorqua la Sévérine, bien vexée. Y a des odeurs pour toutes les parties... Et vous patron, voulez-vous que je vous dise un peu quoi que vous sentez ?... Pas seulement une seule partie de vous, mais vous tout entier ?

p. 315

- La nuit était chez elle.
p. 317

- Elle s’était saisie d’un rôle avantageux dont elle tirait de l’émotion. On n’en finit pas d’être heureux. On en a jamais assez de bonheur, tant qu’on est capable encore de jouer un rôle. Des jérémiades, pour les vieillards, ce qu’on lui avait offert depuis vingt ans, elle n’en voulait plus la vieille Henrouille. Celui-là de rôle qui lui arrivait elle ne le lâchait plus, virulent, inespéré. Être vieux, c’est ne plus trouver de rôle ardent à jouer, c’est tomber dans cette insipide relâche où on n’attend plus que la mort. Le goût de vivre lui revenait à la vieille, tout soudain, avec un rôle ardent de revanche. Elle n’en voulait plus mourir du coup, plus de tout. De cette envie de survivre elle rayonnait, de cette affirmation. Retrouver du feu, un véritable feu dans le drame.
p. 322

- Ainsi finissent nos secrets dès qu’on les porte à l’air et en public. Il n’y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n’a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ca y sera.
p. 327

- Il était arrivé au bout lui aussi. On ne pouvait plus rien lui dire. Il y a un moment où on est tout seul quand on est arrivé au bout de tout ce qui peut vous arriver. C’est le bout du monde. Le chagrin lui-même, le vôtre, ne vous répond plus rien et il faut revenir en arrière alors, parmi les hommes, n’importe lesquels. On n’est pas difficile dans ces moments-là car même pour pleurer il faut retourner là où tout recommence, il faut revenir avec eux.
p. 328

- La vie c’est ça, un bout de lumière qui finit dans la nuit.
p. 340

- ... j’ai bien cru qu’elle allait démarrer la vie, qu’on aurait par exemple un peu plus de malades que d’habitude, et puis pas du tout. D’abord il est survenu du chomage, de la crise dans les environs et ça c’est le plus mauvais. Et puis le temps s’est mis, malgré l’hiver, au doux et au sec, tandis que c’est l’humide et le froid qu’il nous faut pour la médecine. Pas d’épidémies non plus, enfin une saison contraire, bien ratée.
p. 345

- Tout devient plaisir dès qu’on a pour but d’être seulement bien ensemble, parce qu’alors on dirait qu’on est enfin libres. On oublie sa vie, c’est-à-dire les choses du pognon.
p. 353

- Il subsiste en vous toujours un petit peu de curiosité de réserve pour le côté du derrière. On se dit qu’il ne vous apprendra plus rien le derrière, qu’on a plus une minute à perdre à son sujet, et puis on recommence encore une fois cependant rien que pour en avoir le coeur net qu’il est bien vide et on apprend tout de même quelque chose de neuf à son égard et ça suffit pour vous remettre en train d’optimisme.
p. 360

- Etre seul c’est s’entraîner à la mort.
p. 380

- Ils en ont des pitiés les gens, pour les invalides et les aveugles, et on peut dire qu’ils en ont de l’amour en réserve. Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux qu’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ca ne sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour.
p. 395

- Avec des mots on ne se méfie jamais sufisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers, bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive.
Des mots, ils y en a cachés parmi les autres, comme des cailloux. On les reconnaît pas spécialement et puis les voilà qui vous font pourtant trembler pourtant toute la vie qu’on possède, et tout entière, et dans son faible et dans son fort... C’est la panique alors... Une avalanche... On en reste là comme un pendu, au-dessus les émotions... C’est une tempête, qui est arrivée, qui est passée, bien trop forte pour vous, si violente qu’on l’aurait jamais cru possible rien qu’avec des sentiments...

p. 487


La Vagabonde

par Colette

- Comme d’habitude, c’est avec un grand soupir que je referme derrière moi la porte de mon rez-de-chaussée. Soupir de fatigue, de détente, de soulagement, ou l’angoisse de la solitude ? Ne cherchons pas, ne cherchons pas!
éd. Livre de Poche, p. 11

- C’est drôle, on ne sait jamais si madame est là, on le l’entend pas. On ne croirait jamais une artiste!
p. 12

- Ah ! Quelle laide soirée de décembre ! Le calorifère sent l’idoforme. Blandine a oublié de mettre la boule d’eau chaude dans le lit, et ma chienne elle-même, mal lunée, grincheuse, frileuse, me jette tout juste un regard noir et blanc, sans quitter sa corbeille. Mon Dieu! je ne réclame pas d’arcs de triomphe, ni d’illuminations, mais tout de même...
p. 12

- Souffrir... regretter... prologer, par l’insomnie, par la divagation solitaire, les heures les plus profondes de la nuit : je n’y échapperai point. Et je marche au-devant de cela avec une sorte de gaieté funèbre, avec toute la sérénité d’un être encore jeune et résistant, qui en a vu bien d’autres... Deux habitudes m’ont donné le pouvoir de retenir mes pleurs : celle de cacher ma pensée, et celle de noircir mes cils au mascaro...
p.22

- Rien ne mène - je le sais - à l’amour. C’est lui qui se jette en travers de votre route. Il la barre à jamais, ou, s’il la quitte, laisse le chemin rompu, effondré.
p. 26

- Mon Dieu ! que j’étais jeune, et que je l’aimais, cet homme-là! et comme j’ai souffert!... Ceci n’est pas un cri de douleur, une lamentation vindicative, non, je soupire cela quelquefois, sur le ton dont je dirais : " Si vous saviez comme j’ai été malade, il y a quatre ans". Et, quand j’avoue : "J’ai été jalouse jusqu’à vouloir tuer et mourir", c’est à la manière des gens qui racontent : " J’ai mangé du rat en 70...". Ils s’en souviennent, mais ils n’en ont gardé que le souvenir. Ils savent qu’ils ont mangé du rat, mais ils ne peuvent plus ranimer en eux le frisson de l’horreur, ni la fièvre de la famine.
p. 30

- "Elle meurt de chagrin... Elle est mort de chagrin..." Hochez, en entendant ces clichés, une tête sceptique plus qu’apitoyée : une femme ne peut guère mourir de chagrin. C’est une bête si solide, si dure à tuer! Vous croyez que le chagrin la ronge? Point. Bien plus souventelle y gagne, débile et malade qu’elle est née, des nerfs inusables, un inflexible orgueil, une faculté d’attendre, de dissimuler, qui la grandit, et le dédain de ceux qui sont heureux. Dans la souffrance et la dissimulation, elle s’exerce et s’assouplit, comme à une gymnastique quotidienne plein de risques... Car elle frôle constamment la tentation la plus poignante, la plus suave, la plus parée de tous les attraits : celle de se venger.
Il arrive que, trop faible, ou trop aimante, elle tue... Elle pourra offrir à l’étonnement du monde entier l’exemple de cette déconcertante résistance féminine. Elle lassera ses juges, les surmènera au cours des interminables audiences, les abandonnera recrus, comme une bête rouée promène des chiens novices... Soyez sûrs qu’une longue patience, que des chagrins jalousement cachés ont formé, affiné, durci cette femme dont on s’écrie :
- Elle est en acier!
Elle est "en femme", simplement, et cela suffit.

p. 35

- Il faut terriblement vieillir pour renoncer à la vanité de vivre devant quelqu’un.
p. 125

- Ses yeus aussi sont humides, car ce n’est qu’un homme, capable de feindre une émotionsans doute, mais non de la dissimuler...
p. 139

- Mon front sur l’épaule d’un homme! Est-ce que je rève? Je ne rêve, ni ne divague. Ma tête, mes sens, tout est paisible, lugubrement paisible. Pourtant, dans la nonchalance qui me retient là, il y a mieux et plus que de l’indifférence, et si je joue, d’une main distraite et chaste, avec la tresse d’or fixée à son gilet, c’est que je me sens abritée, défendue, - à la manière du chat perdu qu’on recueille, et qui ne sait jouer et dormir que quand il a une maison...
p. 140

- Pour mon plaisir et pour mon inquiétude, le hasard a mis, en ce grand garçon d’une beauté simple et symétrique, un amant subtil, créé pour la femme, et si divinateur que sa caresse semble pense en même temps que mon désir. Il me fait songer, - j’en rougis, - au mot d’une luxurieuse petite camarade de music-hall, qui me vantait l’habilité d’un nouvel amant : " Ma chère, on ne ferait pas mieux soi-même!".
p. 148

- Le music-hall, c’est le métier de ceux qui n’en ont appris aucun.
p. 162

- Aimer, c’est obéir.
p. 169

- ... je viens de traverser, sans m’y arrêter, un pays qui est le mien, celui de mon enfance. Il m’a semblé qu’une longue caresse me couvrait le coeur...
p. 199

- ... Mon pays m’enchante d’une ivresse triste et passagère, chaque fois que je le frôle, mais je n’oserais pas m’y arrêter. Peut-être n’est-il beau que parce que je l’ai perdu...
p. 200

- Non, je ne lui dirais rien. Mais écrire, c’est si facile!
p. 222


Les Affinités électives

par Goethe

- Mais il est une chose que nous devons décider et réaliser : sépare toujours les affaires de la vie. Celles-là veulent du sérieux et de la rigueur, celle-ci de la fantaisie ; une affaire exige la continuité la plus stricte, la vie a souvent besoin d’une inconséquence, qui est même plaisante et divertissante. Autant tu auras de fermeté d’un côté, autant tu pourras avoir de laisser-aller dans l’autre, tandis que, si tu les mêles, toute fermeté sera emportée et annulée par le laisser-aller.
éd. GF-Flammarion, p. 67

- "Il est assez pénible," s’écria Edouard, "de ne pouvoir rien apprendre pour sa vie entière. Nos ancêtres s’en tenaient à l’enseignement qu’ils avaient reçu dans leur jeunesse ; mais nous, il nous en faut changer tous les cinq ans, si nous ne voulons pas être tout à fait hors du courant."
p. 72

- si l’émeraude est bienfaisante pour la vue par sa magnifique couleur, si même elle exerce sur ce noble sens une influence salutaire, la beauté humaine a une action bien plus grande encore sur le sens extérieur et intérieur. Qui la contemple est à l’abri du mal ; il se sent en harmonie avec lui-même et avec le monde.
p. 87

- Il suffir d’aimer un seul être du fond du coeur pour que les autres vous paraissent tous aimables.

- L’homme heureux, satisfait, a bon parler, mais il aurait honte, s’il voyait à quel point il est insupportable à celui qui souffre. On croit qu’il existe une patience infinie, et l’homme figé dans la satisfaction ne veut pas reconnaître qu’il existe une souffrance infinie. Il y a des cas, oui, il y en a, où toute consolation est bassesse et le désespoir un devoir.
p. 175

- Qu’il me quitte l’homme au coeur sec, aux yeux secs ! Je maudis les heureux, pour lesquels le malheur n’est qu’un spectacle. Dans les plus cruels tourments du coeur et de l’esprit, l’infortuné doit malgré tout avoir une noble attitude pour obtenir leurs applaudissements ; et, pour qu’ils l’applaudissent encore au moment qu’il expire, il doit jouer avec grâce, devant eux, le rôle du gladiateur mourant.
p. 175

- Les plus grands hommes sont toujours de leur siècle par quelque faiblesse.
p. 224

- On tient habituellement les hommes pour plus dangéreux qu’ils ne sont.
p. 224

- Les fous et les sages sont également inoffensifs. Mais les demi-fous et les demi-sages sont les plus dangéreux.
p. 224

- C’est par l’art qu’on se dérobe le plus sûrement au monde et c’est par l’art qu’on se lie le plus sûrement à lui.
p. 224

- Même à l’instant du plus grand bonheur et de la plus grande détresse nous avons besoin de l’artiste.
p. 224

- L’art s’occupe de ce qui est difficile et bon.
p. 224

- Voir exécuter avec facilité les choses difficiles nous permet de contempler l’impossible.
p. 224

- Semer n’est pas aussi pénible que moissonner.
p. 224

- Parfois, quand me prenait le désir curieux de ces choses étranges, j’ai envié le voyageur, qui voit de telles merveilles en relation vivante et quotidienne avec d’autres merveilles. Mais lui aussi devient un autre homme. Il n’est personne qui erre impunément sous les palmiers et la mentalité se transforme certainement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux.
p. 243

- quel homme résiste aux flot qui l’entoure ?
p. 246

- Sur la terre ferme aussi il peut y avoir des naufrages.
p. 259

- Qui veut réaliser à un certain âge les désirs et les espoirs de sa jeunesse enfuie se trompe toujours, car dans la vie de l’homme chaque période de dix ans a son propre bonheur, ses propres espérances et perspectives. Malheur à l’homme qui, poussé par les circonstances ou par ses illusions, est amené à étendre la main vers l’avenir ou vers le passé !
p. 285

- Nous avons fait une folie, doit-elle donc durer notre vie entière ?
p. 285

- ce n’est pas seulement contre les ennemis, mais aussi contre les amis qu’il faut emporter d’assaut ce que l’on désire.
p. 287

- La vie était pour eux une énigme dont ils ne trouvaient la solution que l’un avec l’autre.
p. 322


Sur les failaises de marbre

par Ernst Jünger

- Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. Et les images de la vie, en ce lointain reflet qu’elles nous laissent, se font plus attirantes encore. Nous pensons à elle comme au corps d’un amour défunt qui repose au creux de la tombe, et désormais nous hante, splendeur plus haute et plus pure, pareil à quelque mirage devant quoi nous frissonnons. Et sans nous lasser, dans nos rêves enfiévrés de désir, nous reprenons la quête tâtonnante, explorant de ce passé chaque détail, chaque pli. Et le sentiment nous vient alors que nous n’avons pas eu notre pleine mesure de vie et d’amour, mais ce que nous laissâmes échapper, nul repentir ne peut nous le rendre. O puissions-nous, d’un tel sentiment, tirer une leçon dont nous nous souviendrions à chaque instant de notre joie !
le début

- Plus doux encore est le souvenir des années que nous versa le ciel, si ce fut une soudaine épouvante qui les termina. Nous comprenons alors quel bonheur c’est déjà pour nous autres hommes, que de vivre au fil des jours en nos petites sociétés, sous un toit paisible, parmi les bonnes conversations, salués d’un bonjour et d’un bonsoir également tendres. Hélas, nous reconnaissons toujours trop tard que la fortune qui nous donnait ces choses nous ouvrait déjà ses trésors.
éd. l’Imaginaire Gallimard, p. 10

- Voyez-vous, ce ne sont point les souffrances de cette existence, mais ses emportements et sa libre plénitude, dont le souvenir ferait monter les larmes à nos yeux.
p. 17

- Lorsque nous sommes satisfaits, les présents de la vie les plus frugaux comblent nos sens. Dès l’enfance, le monde végétal avait été l’objet de mon respect, et durant maintes années de voyage, j’avais épié ses merveilles. Et j’étais familier de cet instant où le coeur cesse de battre, où nous pressentons, dans la fleur qui s’ouvre, les mystères qu’enferme en elle toute semence. Jamais cependant la splendeur des croissances ne m’avait été aussi sensible que sur ce plancher couvert d’un arôme de verdure depuis longtemps fanée.
p. 26

- toute chose exquise est un présent du hasard, le meilleur en la vie est gratuit.
p. 29

- A vrai dire, pour créer un tel équilibre, il fallait un esprit aussi libre que l’était frère Othon. Il avait pour principe de traiter les hommes qui nous approchaient comme autant de rares trouvailles découvertes au fil d’un long voyage. Il aimait aussi nommer les hommes les optimates, signifiant par là que tous autant qu’ils sont, ils forment l’aristocratie naturelle de ce monde et que chacun d’eux peut nous apporter l’excellent. Il les concevait comme des réceptacles du merveilleux, et, créatures suprèmes, il leur accordait des droits princiers. Et réellement, je voyais tous ceux qui l’approchaient s’épanouir comme des plantes qui s’éveillent du sommeil hivernal, non point qu’ils devinssent meilleurs, mais parce qu’ils devenaient davantage eux-mêmes.
p. 29

- La parole est à la fois reine et magicienne.
p. 35

- Nous partions du haut exemple de Linné qui s’avança dans le chaos du règne animal et végétal armé du sceptre du langage. Et, plus merveilleuses que tous les empires que le glaive a conquis, c’est sur les prairies en fleurs et les légions sans nom des insectes que s’étend son pouvoir.
p. 35

- Cependant que nous nous élevons, nous nous rapprochons du mystère que la poussière nous dérobe. Ainsi se résorbe, à chaque pas que nous faisons sur la montagne, le dessin confus des horizons, et lorsque nous sommes parvenus assez haut, nous ne sommes plus environnés, en quelque lieu que nous soyons, que par un pur anneau qui nous fiance à l’éternité.
p. 35

- une erreur ne devient une faute que si l’on persiste en elle.
p. 38

- Il fallait contempler la Marina par de tels jours de fête, pour sentir ce que vivre signifie. Dès l’aube, toute une étendue de rumeurs montait vers nous, chaque bruit demeurait net et distinct ainsi qu’on voit les objets par le petit bout d’une lunette. Nous entendions les cloches dans les villes et les mortiers qui rendaient les honneurs dans les ports aux navires couronnés de fleurs, puis les chants des pieux cortèges qui s’en allaient vers les images miraculeuses, et la musique des flûtes par devant une noce. Nous entendions les cris des choucas autour des girouettes, le chant des coqs, l’appel du coucou, les cornes où soufflent les chasseurs, quand ils quittent les portes de la ville pour aller après le héron. Tout cela montait pour aller vers nous en une musique si étrange, si bouffonne, qu’on eût dit le monde composé d’un facétieux bariolage, et cependant enivrant comme le vin qu’on boit de bonne heure.
p. 47

- Quand du haut de notre siège élevé nous regardions les séjours que l’homme a bâtis pour y cacher sa vie, son bonheur, ses nourritures, ses religions, alors tous les siècles fondaient à nos yeux en une seule réalité. Et les morts comme si les tombes s’étaient ouvertes, surgissaient invisiblement. Ils nous environnent dès que notre regard se pose avec amour sur une terre à l’antique culture, et tout comme leur héritage est vivant dans la pierre et dans le sillon, leur âme très ancienne est présente sur les terres et les campagnes.
p. 48

- Tel était le royaume dont le cercle s’offrait au regard autour des falaises de marbre. De leur sommet, nous voyions la vie, bien cultivé sur un sol antique et fortement nouée, s’épanouir comme la vigne et porter ses fruits. Et nous voyions aussi ses frontières : les monts, où la haute liberté, mais sans la plénitude, habitait chez les peuples barbares, et vers le septentrion les marais et les sombres profondeurs, où guette la sanglante tyrannie.
p. 50

- La destruction envahit un corps épuisé par des blessures que l’homme sain remarque à peine.
p. 53

- Profonde est la haine qui brûle contre la beauté dans les coeurs abjects.
p. 67

- Mais avant tout nous nous poursuivions notre travail sur le langage, car nous reconnaissions dans la parole l’épée magique dont le rayonnement fait pâlir la puissance des tyrans. Parole, esprit et liberté sont sous trois aspects une seule et même chose.
p. 93

- Notre départ est plus aisé, lorsque tout est dans l’ordre.
p. 99

- Il n’est personne à qui le déclin de l’ordre ne soit funeste.
p. 104

- Dans sa claire cavité, le pistil se dressait tel le battant dans la cloche, et tout autour s’ordonnaient en un cercle les six minces étamines, couvertes d’une poudre brune semblable à la plus fine quintessance de l’opium, et que les grands papillons n’avaient pas encore effleurées, si bien qu’u milieu d’elles le disque délicat luisait encore. Je me penchai sur elles, et je vis que leurs filaments tremblaient comme un délicat instrument mû par la nature : carillon qui, au lieu de notes, laissait ruisseler la subtile essence muscatée. Qu’une telle puissance d’expansion amoureuse anime ces tendres créations de la vie, il y a là motif à s’émerveiller éternellement.
p. 122

- Comme tous les fanatiques de la puissance et de la domination, ses rêves sans frein l’égaraient dans les royaumes de l’utopie.
p. 124

- Le désert s’accroît, malheur à celui qui porte en soi des déserts !
p. 129

- Nulle maison n’est bâtie, nul plan n’est tracé, où la perte future ne soit la pierre de base, et ce n’est point dans nos oeuvres que vit la part impérissable de nous-mêmes.
p. 179


Lettre au Père

par Franz Kafka

- Très cher père,
tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d’habitude, je n’ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m’inspires, en partie parce que la motivation de ce peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j’essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon très incomplète, parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension.

le début

- C’est comme pour quelqu’un qui a cinq marches basses à monter, tandis qu’un deuxième n’en a qu’une, mais une qui, du moins pour lui, est aussi haute que les cinq autres réunies ; le premier ne se contentera pas de venir à bout de ces cinq marches, il en montera des centaines, des milliers d’autres, il aura mené une vie pleine et fatigante, mais aucune des marches qu’il a gravies n’aura eu pour lui autant d’importance que n’en a pour le second cette unique marche, la plus haute, celle qu’il ne pourrait pas monter quand il y mettrait toutes ses forces, celle qu’il ne peut pas atteindre et que, bien entendu, il ne peut pas non plus dépasser.
éd. Folio 2€, p. 78

- Se marier, fonder une famille, accepter tous les enfants qui naissent, les faire vivre dans ce monde incertain et même, si possible, les guider un peu, c’est là, j’en suis persuadé, l’extrème degré de ce qu’un homme peut atteindre. Que tant de gens y parviennent si facilement en apparence n’est pas une preuve du contraire - d’abord il n’y en a pas tellement qui y réussissent vraiment, et ensuite, ce petit nombre ne "fait" généralement rien, mais "subit" quelque chose ; il va sans dire que ce n’est pas là ce degré extrème dont je parle, mais cela reste très grand et très respectable (d’autant plus qu’il n’est pas possible de distinguer nettement entre "faire" et "subir"). Et, en définitive, il ne s’agit même pas de ce degré extrème, il ne s’agit que de quelque approximation lointaine, mais honnête; il n’est vraiment pas nécessaire de prendre son vol pour arriver au beau milieu du soleil, mais il importe de ramper sur terre jusqu’à ce que l’on y trouve une petite place propre où le soleil luit parfois et où il est possible de se réchauffer un peu.
p. 79

- Et c’est l’oppression générale qui naît de mon angoisse, de ma faiblesse, de ma faiblesse, de mon mépris de moi-même.
p. 88

- J’aurais une famille, ce qui est d’après moi ce qu’on peut atteindre de plus élevé et, par conséquent, ce que tu as atteint de plus élevé et, par conséquent, ce que tu as atteint de plus élevé toi-même, je serais ton égal : ce qu’il y a entre nous de tyrannie, de honte ancienne et éternellement nouvelle n’appartiendrait plus désormais qu’à l’histoire. Ce serait évidemment un beau conte de fées, mais voilà justement le point douteux. C’est trop, on ne peut pas espérer en obtenir autant. Il en va comme pour un prisonnier qui a l’intention de s’évader, ce qui serait peut-être réalisable, mais projette aussi, et ceci en même temps, de transformer la prison en château de plaisance à son propre usage. Mais s’il veut s’évader, il ne peut pas entreprendre la transformation, et s’il l’entreprend, il ne peut pas s’évader.
p. 89

- Tels que nous sommes, le mariage m’est interdit parce qu’il est ton domaine le plus personnel. Il m’arrive d’imaginer la carte de la terre déployée et de te voir étendu transversalement sur toute sa surface. Et j’ai l’impression que seules peuvent me convenir pour vivre les contrées que tu ne recouvres pas ou celles qui ne sont pas à ta portée. Etant donnée la représentation que j’ai de ta grandeur, ces contrées ne sont ni nombreauses ni très consolantes, et surtout, le mariage ne se trouve pas parmi elles.
p. 90

- j’avoue qu’un fils comme moi, un fils muet, apathique, sec, dégénéré, me serait insupportable.
p. 92

- La métaphore du moineau dans la main et du pigeon sur le toit ne s’applique que de fort loin à mon cas. Dans la main, je n’ai rien, sur le toit, il y a tout, et pourtant, il me faut - ce sont les conditions de la lutte et les besoins de la vie qui en décident ainsi - choisir le rien. Et c’est bien d’une manière analogue que j’au du choisir ma profession.
p. 93

- Mais l’obstacle essentiel à mon mariage, c’est la conviction, maintenant indéracinable, que pour pourvoir à la suffisance d’une famille et combien plus encore pour en être vraiment le chef, il faut avoir toutes ces qualités que j’ai reconnues en toi, bonnes et mauvaises prises ensemble telles qu’elles se trouvent organiquement réunies dans ta personne, c’est-à-dire de la force et du mépris pour les autres, de la santé et une certaine démesure, de l’éloquence et un caractère intraitable, de la confiance en soi et de l’insatisfaction à l’égard de tout ce qui n’est pas soi, un sentiment de supériorité sur le monde et de la tyrannie, une connaissance des hommes et de la méfiance à l’endroit de la plupart d’entre eux - à quoi s’ajoutent des qualités entièrement positives, telles que l’assiduité, l’endurance, la présence d’esprit, l’ignorance de la peur. Par comparaison, je n’avais presque rien ou que fort peu de tout cela, et c’est avec ce peu que j’aurais osé me marier, moi, alors que je te voyais, toi, lutter durement dans le mariage et même faire faillite en ce qui concerne tes enfants ?
p. 94

- je n’avais pas attendu le mariage pour me mettre à l’épreuve, je l’avais fait à propos de n’importe quelle bagatelle. Mais à l’occasion de chaque bagatelle tu m’as persuadé de mon incapacité - de la manière que j’ai essayé de décrire, par ton exemple et ton éducation -, et ce qui était vrai et te donnait raison lorsqu’il s’agissait d’une bagatelle devait bien entendu être monstrueusement vrai quand il s’agissait de la chose la plus grave, de mon mariage.
p. 94


Contre Saint-Beuve

par Marcel Proust

- Un écrivain n’est pas qu’un poète.
éd. Folio essais, p. 49 (préface)

- J’appuyais mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, toujours pleines et fraiches, sont comme les joues de notre enfance, sur qui nous nous serrons. Je rallumais un instant pour regarder ma montre ; il n’était pas encore minuit. C’est l’heure où le malade, qui passe la nuit dans un hôtel étranger et qui est réveillé par une crise affreuse, se réjouit en apercevant sous la porte une raie du jour. Quel bonheur, c’est déjà le jour, dans un moment on sera levé dans l’hôtel, il pourra sonner, on viendra lui porter secours ! Il prend patience de sa souffrance. Justement il a cru entendre un pas... A ce moment la raie du jour qui brillait sous sa porte s’éteint. C’est minuit, on vient d’éteindre le gaz qu’il avait pris pour le matin, et il lui faudra rester toute la longue nuit à souffrir intolérablement sans secours.
p. 52

- Cette mince raie, au-delà des rideaux, selon qu’elle est plus ou moins claire, me dit le temps qu’il fait, avant même de me le dire m’en donne l’humeur ; mais je n’ai même pas besoin d’elle. Encore tourné contre le mur et avant même qu’elle ait paru, à la sonorité du premier tramway qui s’approche et de son timbre d’appel, je peux dire s’il roule avec résignation dans la pluie ou s’il est en partance pour l’azur. Car non seulement chaque saison mais chaque sorte de temps lui offre son atmosphère, comme un instrument particulier sur lequel il exécutera l’air toujours pareil de son roulement et de son timbre ; et ce même air non seulement nous arrivera différent mais prendra une couleur et une signification, et exprimera un sentiment tout différent, s’il s’assourdit comme un tambour de brouillard, se fluidifie et chante comme un violon, tout prêt alors à recevoir cette orchestration colorée et légère, dans l’atmosphère où le vent fait courir ses ruisseaux, ou s’il perce avec la vrille d’un fifre la glace bleue d’un temps ensoleillé et froid.
Les premiers bruits de la rue m’apportent l’ennui de la pluie où ils se morfondent, la lumière de l’air glacé où ils vibrent, l’abattement du brouillard qui les éteint, la douceur et les bouffées d’un jour tempétueux et tiède, où l’ondée légère ne les mouille qu’à peine, vite essuyée d’un souffle ou séchée d’un rayon.

p. 64

- le poète est comme la statue de Memnon : il suffit d’un rayon de soleil levant pour le faire chanter.
p. 66

- Quand successivement tous les autres hommes que j’ai en moi, l’un par-dessus l’autre, sont tous réduits au silence, que l’extrème souffrance physique, ou le sommeil, les a tous fait tomber l’un après l’autre, celui qui reste le dernier, qui reste toujours debout, c’est, mon Dieu, quelqu’un qui ressemble parfaitement à ce capucin qu’au temps de mon enfance les opticiens avaient sous la vitre de leur devanture et qui ouvrait son parapluie s’il pleuvait, et ôtait son chapeau s’il faisait beau. S’il fait beau, mes volets ont beau être hermetiquement fermés, mes yeux peuvent être clos une crise terrible causée précisément par le beau temps, par une jolie brume mêlée de soleil qui me fait râler, peut m’ôter toute possibilité de parler, je ne peux plus rien dire, je ne pense plus à rien, même le désir que la pluie mette fin à ma crise, je n’ai plus la force de me le formuler. Alors, dans ce grand silence de tout, que domine le bruit de mes râles, j’entends tout au fond de moi une petite voix gaie qui dit : il fait beau - il fait beau -, des larmes de souffrance me tombent des yeux, je ne peux pas parler, mais si je pouvais retrouver un instant le souffle, je chanterais, et le petit capucin d’opticien, qui est la seule chose que je suis resté, ôte son chapeau et annonce le soleil.
p. 67

- A peine, comme un musicien qui entend dans sa tête la symphoniie qu’il compose sur le papier a besoin de jouer une note pour s’assurer qu’il est bien d’accord avec la sonorité réelle des instruments, je me levais un instant et j’écartais le rideau de la fenêtre pour bien me mettre au diapason de la lumière. Je m’y mettais aussi au diapason de ces autres réalités dont l’appetit est surexcité dans la solitude et dont la possibilité, la réalité donne une valeur à la vie : les femmes qu’on ne connaît pas. Voici qu’il en passe une, qui regarde de droite et de gauche, ne se presse pas, change de direction, comme un poisson dans une eau transparente. La beauté n’est pas comme un superlatif de ce que nous imaginons, comme un type abstrait que nous avons devant les yeux, mais au contraire un type nouveau, impossible à imaginer que la réalité nous présente. Ainsi, de cette grande fille de dix-huit ans, à l’air dégourdi, aux joues pâles, aux cheveux qui frisent. Ah ! si j’étais levé. Mais du moins, je sais que les jours sont riches de telles possibilités, mon appétit de la vie s’en accroît. Car parce que chaque beauté est un type différent, qu’il n’y a pas de beauté mais des femmes belles, elle est une invitation à un bonheur qu’elle seule peut réaliser.
p. 70

- La beauté, en étant particulière, multiple les possibilités de bonheur. Chaque être est comme un idéal encore inconnu qui s’ouvre à nous. Et de voir passer un visage désirable que nous ne connaissons pas ouvre de nouvelles vies que nous désirons vivre. Ils disparaissent au coin de la rue, mais nous espérons les revoir, nous restons avec l’idée qu’il y a bien plus de vies que nous ne pensions à vivre, et cela donne plus de valeur à notre personne. Un nouveau visage qui a passé, c’est comme le charme d’un nouveau pays qui s’est révélé à nous par un livre. Nous lisons son nom, le train va partir. Qu’importe si nous ne partons pas, nous savons qu’il existe, nous avons une raison de plus pour vivre.
p. 72

- Parfois l’odeur fétide d’une automobile entrait par la fenêtre, cette odeur que trouvent nous gâter la campagne de nouveaux penseurs qui croient que les joies de l’âme humaine seraient différentes si on voulait, etc., qui croient que l’originalité est dans le fait et non dans l’impression. Mais le fait est si immédiatement transformé par l’impression que cette odeur de l’automobile entrait dans ma chambre tout simplement comme la plus énivrante des odeurs de la campagne en été, celle qui résumait sa beauté et la joie aussi de parcourir toute, d’approcher d’un but désiré. L’odeur même de l’aubepine ne m’eût apporté l’évocation que d’un bonheur en quelque sorte immobile et limité, celui qui est attaché à une haie. Cette délicieuse odeur de pétrole, couleur du ciel et du soleil, c’était toute l’immensité de la campagne, la joie de partir, d’aller loin entre les bluets, les coquelicots et les trèfles violets, et de savoir que l’on arrivera au lieu désiré, où notre amie nous attend.
p. 73

- Ainsi un pays était suspendu à un visage. Peut-être ainsi ce visage était-il suspendu à un pays. Dans l’idée que je me faisais de son charme, le pays qu’il habitait, qu’il me ferait aimer, où il m’aiderait à vivre, qu’il partagerait avec moi, où il me ferait trouver de la joie, était un des éléments même du charme, de l’espoir de vie, était dans le désir d’aimer. Ainsi au fond d’un paysage palpitait le charme d’un être. Ainsi dans un être tout un paysage mettait sa poésie. Ainsi chacun de mes étés eut le visage, la forme d’un être et la forme d’un pays, plutôt la forme d’un même rêve qui était le désir d’un être et d’un pays que je mêlais vite ; des quenouilles de fleurs rouges et bleues dépassant d’un mur ensoleillé, avec des feuilles luisantes d’humidité, étaient la signature à quoi étaient reconnaissables tous mes désirs de nature, une année ; la suivante ce fut un triste lac le matin, sous la brume. L’une après l’autre, et ceux que je tâchai de conduire dans de tels pays, ou pour rester près desquels je renonçai à y aller, ou dont je devenais amoureux parce que j’avais cru - souvent inexactement, mais le prestige restait une fois que je savais m’être trompé - qu’ils y habitaient, l’odeur de l’automobile en passant m’a rendu tous ces plaisirs et m’a invité à de nouveaux, c’est une odeur d’été, de puissance, de liberté, de nature et d’amour.
p. 74

- Elle était une de ces personnes qui ont une petite lampe magique, mais dont elles ne connaîtront jamais la lumière. Et quand on fait leur connaissance, quand on cause avec eux, on devient comme eux, on ne voit plus la mystérieuse lumière, le petit charme, la petite couleur, ils perdent toute poésie. Il faut cesser de les connaître, les revoir tout d’un coup dans le passé, comme quand on ne les connaissait pas, pour que la petite lumière se rallume, pour que la sensation de poésie se produise. Il semble qu’il en soit ainsi des objets, des pays, des chagrins, des amours. Ceux qui les possèdent n’en aperçoivent pas la poésie. Elle n’éclaire qu’au loin. C’est ce qui rend la vie si decevante pour ceux qui ont la faculté de voir la petite lumière poétique.
p. 78

- Que de personnes successives sont pour nous une personne, qu’elle est loin celle qu’elle fut pour nous le premier jour !
p. 79

- Il n’y a pas un extrême mérite à ce que le ton soit assez rapide, la syntaxe d’assez bon aloi, et l’allure assez dégagée. Il n’est pas difficile de faire le chemin au pas de course si on commence avant de partir par jeter à la rivière tous les trésors qu’on était chargé d’apporter. Seulement la rapidité du voyage et l’aisance de l’arrivée sont assez indifférentes, puysque à l’arrivée on n’apporte rien.
p. 154

- Mais tout compte fait, il n’y a que l’inexprimable, que ce qu’on croyait ne pas réussir à faire entrer dans un livre qui y reste. C’est quelque chose de vague et d’obsédant comme le souvenir. C’est une atmosphère. L’atmosphère bleuâtre et pourprée de Sylvie [de Gérard de Nerval]. Cet inexprimable-là, quand nous ne l’avons pas ressenti nous nous flattons que notre oeuvre vaudra celle de ceux qui l’ont ressenti, puisqu’en somme les mots sont les mêmes. Seulement ce n’est pas dans les mots,ce n’est pas exprimé, c’est tout entre les mots, comme la brume d’un matin de Chantilly.
p. 157

- Il [Baudelaire] trouve pour toutes les douleurs, pour toutes les douceurs, de ces formes inouïes, ravies à son monde spirituel à lui et qui ne se trouveront jamais dans aucun autre, formes d’un planète où lui seul a habité et qui ne ressemblait à rien de ce que nous connaissons.
p. 174

- Les belles choses que nous écrirons si nous avons du talent sont en nous, indistinctes, comme le souvenir d’un air, qui nous charme sans que nous puissions en retrouver le contour, le fredonner, ni même en donner un dessin quantitatif, dire s’il y a des pauses, des suites de notes rapides. Ceux qui sont hantés de ce souvenir confus de vérités qu’ils n’ont jamais connues sont les hommes qui sont doués. Mais s’ils se contentent de dire qu’ils entendent un air délicieux, ils n’indiquent rien aux autres, ils n’ont pas de talent. Le talent est comme une sorte de mémoire qui leur permettra de finir par rapprocher d’eux cette musique confuse, de l’entendre clairement, de la noter, de la reproduire, de la chanter. Il arrive un âge où le talent faiblit comme la mémoire, où le muscle mental qui approche les souvenirs intérieurs comme les extérieurs n’a plus de force. Quelquefois cet âge dure toute la vie, par manque d’exercise, par trop rapide satisfaction de soi-même. Et personne ne saura jamais, pas même soi-même, l’air qui vous poursuivait de son rythme insaisissable et délicieux.
le dernier paragraphe

- Arbres vous n’avez plus rien à me dire. Mon coeur refroidi ne vous entend plus. Mon oeuil constate froidement la ligne qui vous divise en parties d’ombre et de lumière. Ce sont les hommes qui m’intéressent maintenant. L’autre partie de ma vie, où je vous ai chantés, ne reviendra jamais
note dans un carnet de Marcel Prost, cité dans la préface de Contre Saint-Beuve, éd. folio essais p. 39


La Conversation de Bolzano

par Sandor Marai

- L’étranger se réveilla à cet instant. Teresa fit entrer les femmes dans le salon obscur. - Fais voir comment il est..., disaient-elles tout bas en chiffonnant les bords de leur tablier et en se mordant les poings ; elles restaient en demi-cercle devant la porte qui donnait sue la chambre. Elles avaient délicieusement peur et auraient bien paillé comme si on leur avait chatouillé les côtes. Teresa porta son index à sa bouche ; d’abord elle prit par la main Lucia la belle grosse aux yeux bruns, et conduisit les curieuses devant la porte. Lucia s’accroupit - sa jupe se gonfla sur le plancher à la façon d’une cloche -, elle colla son oeil gauche au trou de la serrure puis, toute rouge et avec un cri étouffé, elle se leva et se signa.
- Qu’est-ce que tu as vu ? demandèrent-elles en chuchotant et, comme de corbeaux qui se posent sur une branche, elles se penchèrent les uns vers les autres dans une vacarme de chuchotements.
La femme aux yeux bruns réfléchit.
- Un homme, finit-elle par dire tout bas, avec inquiétude.

éd. Le Livre de Poche Biblio, p. 27

- C’est donc si rare, un homme ? se demandaient au fond de leur cœur les femmes de Bolzano. Elles ne le demandaient pas avec des mots, mais avec leurs sens. Et un battement de cœur excluant tout malentendu répondait à leur question. Il répondait : « Oui, c’est ce qu’il y a de plus rare ».
p. 29

- « Tes yeux ont une belle couleur, Teresa, ils ont la couleur du ciel au-dessus de Venise. Je voyais parfois le ciel par la fenêtre de la prison quand ils m’emmenaient à la promenade dans le couloir. Le ciel était bleu, de ce bleu-gris un peu froid, comme si la couleur de la mer s’y reflétait. Il y a la couleur des choses éternelles dans tes yeux, dit-il galamment. Mais tu ne comprends pas cela. D’ailleurs il m’importe peu que tu me comprennes. Il y a un malentendu entre nous, comme toujours entre un homme et une femme, et j’ai toujours honte après coup quand j’ai trop parlé avec une femme. Embrasse-moi » dit-il d’un ton amical et simple.
p. 45

- Je désire vivre pour savoir écrire jour. Cela coûte très cher. Je dois tout voir, comprends-moi donc, mon compagnon d’infortune et de galère, je dois voir les chambres où dorment les gens, je dois entendre leurs gémissements quand ils commencent à vieillir et ne peuvent plus acheter les faveurs des femmes qu’avec de l’or, je dois connaître les mères et les sœurs, les maîtresses et les épouses qui me diront toutes une chose vraie et digne de foi sur la vie, au moins en me prenant la main, si ce n’est autrement. Je suis écrivain, donc je dois vivre.
p. 67

- Venise ce n’est pas seulement le clocher de la place Saint-Marc, les pigeons sur le pavé blanc ; ce ne sont pas seulement les fontaines que les artisans vénitiens, mes pères et les pères de mes pères, ont construites et sculptées à la perfection ; Venise n’est pas que le reflet de la pluie dans les ruelles étroites, le clair de lune sur les petits ponts, les entremetteurs, les gardes-chiourme, les joueurs de cartes, les femmes perdues enregistrées dans les bureaux qui sentent le parquet et le renfermé. Venise n’est pas que ce que l’on voit. Qui connaît Venise ?... Il faut y naître pour la connaître. Il faut tâter avec le lait de sa mère son parfum âcre de moisissure, ce parfum noble et corrompu qui est comme le souffle d’un mourant et comme le souvenir d’un moment heureux où nous n’avions peur ni de la vie ni de la mort, et où chaque fibre de notre corps et chaque recoin de notre raison étaient remplis du charme de l’instant, du vertige de la réalité, de l’extase de la conscience de vivre sur terre ici, à Venise. Je bénis le sort et m’incline jusqu’au sol devant le destin, tant je suis heureux et fier d’être né vénitien ! Je remercie le ciel que ma première respiration sur cette terre ait été pleine des parfums sages et pourris des lagunes ! Je suis né vénitien, je possède donc tout ce pour quoi la vie vaut d’être vécue, j’ai reçu en présent le sentiment de la liberté, la mer, l’art et les belles manières, et je sais que vivre, c’est lutter, et que lutter, c’est être véritablement et fièrement vénitien !
p. 72

- Le ciel était bleu au-dessus d’un jardin de Toscane et Francesca se tenait devant le mur de ce jardin, la robe et les cheveux au vent, les yeux fermés, et tous deux se taisaient, confus et ivres d’un sentiment dont le souvenir le saisissait et le tourmentait encore. « Quelle fille c’était ! » pensa-t-il en appuyant plus fortement ses mains sur ses yeux. - Elle était comme pleine de lumière, il émanait d’elle un rayonnement doux et inquiet qui touchait celui qui la regardait. Oui, il y avait en elle une lumière. C’est ce qu’il y a de plus rare, pensa-t-il avec estime, en connaisseur. Il y avait en elle une lumière, on la regardait dans les yeux, et c’était comme si des lampes s’allumaient dans le monde, tout devenait plus serein, plus vraie et plus réel alentour.
p. 85

- Mais tu dois savoir que je t’attendrai toujours. Et où que je fasse mon lit, l’un des oreillers t’attendra toujours. Et chaque plat qu’un laquais placera devant moi sera aussi pour toi. Quand le soleil brillera et que le ciel sera bleu, sache que je regarderai le ciel et penserai : « En ce moment Giacomo voit le ciel et se réjouit ». Quand il pleuvra, je penserai : « En ce moment, il se tient à quelque fenêtre, à Paris où à Londres, il est grincheux et de mauvaise humeur, il faudrait faire du feu dans la chambre pour qu’il n’ai pas froid aux pieds ». Quand je verrai une belle femme, je penserai : « Elle lui donnerait peut-être une heure où il serait gai et moins malheureux ». Quand je romprai un morceau de pain, la moitié sera toujours pour toi. Je sais que c’est trop, mon amour, et c’est pourquoi je te demande de me pardonner. Je veux vivre longtemps pour pouvoir t’attendre et te voir rentrer à la maison.
- Où, à la maison, Francesca ? demanda le masque. Je n’ai ni maison ni meubles, nulle part.
- Chez moi, Giacomo, dit-elle. Là où je dors est ta maison.

p. 260

- Je ne suis pas la plus belle, car la plus belle ne se trouve pas nulle part, mais je suis belle, mon corps est sans défauts, mon visage exprime quelque chose, et dans cette expression, il y a la curiosité et la paix, la dévotion et la compréhension, la joie et la gravité, et tout cela s’unit en une harmonie, et c’est pourquoi il est beau. Voilà ce qu’est la beauté, tout le reste n’est qu’un mélange friable de peau, de chair et d’os.
p. 263

- Je ne peux pas aller impunément dans le monde avec cette beauté ; partout où je vais-je suscite des passions et, comme les sourciers sentent les mouvements des eaux souterrains, moi je sens ces passions. Je dois souffrir beaucoup parce que je suis belle.
p. 264

- Dans le grand duel de la vie, et même dans les moments décisifs, seules les armes de la courtoisie sont permises : ce sont les seules qui nous conviennent, à nous, êtres humains, si nous voulons être dignes de notre rang.
p. 279

- Nous sommes des êtres humains, et ce haut rang a ses exigences : nous devons découvrir notre cœur et notre destin.
p. 283


Le Jour des morts

par Cees Nooteboom

- Autrefois, les gens devaient se saluer comme faisait Arno, au temps où un poète ou un philosophe allait de Weimar à Tübingen pour visiter un ami. La durée, la distance et l’incommodité du voyage se traduisaient dans ces retrouvailles, déterminaient l’intensité des démonstrations de joie sur les visages, en fonction d’un barème identique à celui qui, dans les correspondances du temps, manifestait encore à nos yeux l’éloignement et la durée. C’était d’ailleurs pourquoi on ne pouvait téléphoner à Arno : ses dons rhétoriques, qui s’épanouissaient dans la correspondance ou la proximité physique, s’étiolaient dans la conversation téléphonique, cette contrefaçon de proximité, de même que la quasi-simultanéité du fax et du courrier électronique finiraient par ôter à l’écrit l’éclat de la distance et du temps passé.
éd. Actes Sud, p. 81

- Bourdonnement de voix feutrées, gestes à la lueur des chandelles, dialogues dont il ignorerait toujours la teneur, mots qui s’évanouissaient aussitôt dits, parcelles de la perpétuelle conversation qui erre à la surface du monde, infimes éléments des milliards de mots prononcés chaque jour. Voilà le rêve, sans doute, du preneur de sons omnivore : un microphone aux dimensions de l’univers, capable de capter et d’enregistrer tous ces mots, comme si c’était le moyen de mettre en évidence quelque chose, une formule résumant tout à la fois la monotonie, la répétition et l’incroyable diversité de la vie sur terre.
p. 85

- Les jours de paix sont les pages blanches de l’Histoire.
Hegel (cité dans Le Jour des Morts, p. 105)

- Plutôt filmer que penser.
p. 119

- O chrétiens orgueilleux, pauvres infortunés,
Qui, aveuglés de la vue et de l’esprit,
Mettez votre assurance à marcher en arrière,
Ne savez-vous donc pas que nous sommes des vers,
Nés pour former le papillon céleste
Qui doit, tout nu, voler vers la justice !

Dante, La Divine Comédie, Le Purgatoire, éd. Garnier, chant X.124-124 (cité dans Le Jour des Morts, p. 121)

- Quatre heures, cinq heures du matin, dans les provinces les plus reculées de l’agglomération le chemin de fer urbain se remettait en marche, les premières rames du métro rampaient dans leurs galeries souterraines pour amener à leur travail des armées de gens encore tout vêtus de nuit, les autobus avaient déjà repris leurs trajets toujours semblables. Etendu sans bouger, il entendait tout, les grondements, les vibrations, les chuintements étouffés du monde auquel il appartenait.
p. 209

- Le vin, il faudrait pouvoir le caresser.
Kurt Tucholsky (cité dans Le Jour des Morts, p. 220)

- Tout historien a le devoir de pédagogie politique.
Mommsen (cité dans Le Jour des Morts, p. 274)


Manuscrit trouvé à Saragosse

par Jean Potocki

- Monsieur, vous parlez bien froidement des bonnes actions et bien chaudement des plaisirs qui, après tout, sont ceux du péché. On dirait que vous voulez mon éternelle perdition. Je suis tenté de croire que vous êtes...
Don Belial ne me laissa point achever.
Je suis, me dit-il, l’un des principaux membres d’une association puissante dont le but est de rendre les hommes heureux, en les guérissant de vain préjugés qu’ils sucent avec le lait de leur nourrice et qui les gênent ensuite dans tous leurs désirs. Nous avons publié de très bons livres où nous prouvons admirablement que l’amour de soi est le principe de toutes les actions humaines, et que la douce pitié, la piété familiale, l’amour brûlant et tendre, la clémence dans les rois sont autant de raffinements de l’égoïsme. Or, si l’amour de soi-même est le mobile de toutes nos actions, l’accomplissement de nos propres désirs en doit être le but naturel.

éd. L’Imaginaire Gallimard, p. 306

- Des insectes très petits rampaient sur le sommet de hautes herbes. L’un d’eux, dit aux autres : « Voyez ce tigre couché près de nous ; c’est le plus doux des animaux, jamais il ne nous fait de mal. Le mouton, au contraire, est un animal féroce ; s’il en venait un, il nous dévorerait avec l’herbe qui nous sert d’asile, mais le tigre est juste, il nous vengerait ».
p. 307


La Peste

par Albert Camus

- Une manière commode de faire la connaissance d’une ville est de chercher comment on y travaille, comment on y aime et comment on y meurt. Dans notre petite ville, est-ce l’effet du climat, tout cela se fait ensemble, du même air frénétique et absent. C’est-à-dire qu’on s’y ennuie et qu’on s’y applique à prendre des habitudes. Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s’enrichir. Ils s’intéressent surtout au commerce et ils s’occupent d’abord, selon leur expression, de faire des affaires. Ils aiment les femmes, le cinéma et les bains de mer. Mais, très raisonnablement, ils réservent ces plaisirs pour le samedi soir et le dimanche, essayant, les autres jours de la semaine, de gagner beaucoup d’argent. Le soir, lorsqu’ils quittent leurs bureaux, ils se réunissent à heure fixe dans les cafés, ils se promènent sur le même boulevard ou bien ils se mettent à leurs balcons. Les désirs des plus jeunes sont violents et brefs, tandis que les vices des plus âgés ne dépassent pas les associations de boulomanes, les banquets des amicales et les cercles où l’on joue gros jeu sur le hasard des cartes.
On dira sans doute que cela n’est pas particulier à notre ville et qu’en somme tous nos contemporains sont ainsi. Sans doute, rien n’est plus naturel, aujourd’hui, que de voir des gens travailler du matin au soir et choisir ensuite de perdre aux cartes, au café, et en bavardages, le temps qui leur reste au vivre. Mais il est des villes et des pays où les gens ont, de temps en temps, le soupçon d’autre chose. En général, cela ne change pas leur vie. Seulement, il y a eu le soupçon et c’est toujours cela de gagné.

éd. Gallimard Folio, p. 11

- Ce qui est plus original dans notre ville est la difficulté qu’on peut y trouver à mourir. Difficulté, d’ailleurs, n’est pas le bon mot et il serait plus juste de parler d’inconfort. Ce n’est jamais agréable d’être malade, mais il y a des villes et des pays qui vous soutiennent dans la maladie, où l’on peut, en quelque sorte, se laisser aller. Un malade à besoin de douceur, il aime à s’appuyer sur quelque chose, c’est bien naturel. Mais à Oran, les excès du climat, l’importance des affaires qu’on y traite, l’insignifiance du décor, la rapidité du crépuscule et la qualité des plaisirs, tout demande la bonne santé. Un malade s’y trouve bien seul. Qu’on pense alors à celui qui va mourir, pris au piège derrière des centaines de murs crépitants de chaleur, pendant qu’à la même minute, toute une population, au téléphone ou dans les cafés, parle de traites, de connaissements et d’escompte. On comprendra ce qu’il peut y avoir d’inconfortable dans la mort, même moderne, lorqu’elle survient ainsi dans un lieu sec.
p. 12

- A l’égard de la religion, comme de beaucoup d’autres problèmes, la peste leur avait donné une tournure d’esprit singulière, aussi éloignée de l’indifférence que de la passion et qu’on pouvait assez bien définir par le mot « objectivité ». La plupart de ceux qui suivirent la semaine de prières auraient fait leur, par exemple, le propos qu’un des fidèles devait tenir devant le docteur Rieux : « De toute façon, ça ne peut pas faire de mal ». Tarrou lui-même, après avoir noté dans ses carnets que les Chinois, en pareil cas, vont jouer du tambourin devant le génie de la peste, remarquait qu’il était absolument impossible de savoir si, en réalité, le tambourin se montrait plus efficace que les mesures prophylactiques. Il ajoutait seulement que, pour trancher la question, il eût fallu être renseigné sur l’existence d’un génie de la peste et que notre ignorance sur ce point stérilisait toutes les opinions qu’on pouvait avoir.
p. 90

- Vous savez maintenant, et enfin, qu’il faut venir à l’essentiel.
p. 94

- Dès le lendemain, Tarrou se mit au travail et réunit une première équipe qui devait être suivie de beaucoup d’autres.
L’intention du narrateur n’est cependant pas de donner à ces formations sanitaires plus d’importance qu’elles n’en eurent. A sa place, il est vrai que beaucoup de nos concitoyens céderaient aujourd’hui à la tentation d’en exagérer le rôle. Mais le narrateur est plutôt tenté de croire qu’en donnant trop d’importance aux belles actions, on rend finalement un hommage puissant et indirect au mal. Car on laisse supposer alors que ces belles actions n’ont tant de prix que parce qu’elles sont rares et que la méchanceté et l’indifférence sont des moteurs bien plus fréquents dans les actions des hommes. C’est là une idée que le narrateur ne partage pas. Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. Les hommes sont plutôt bons que mauvais, et en vérité ce n’est pas la question. Mais ils ignorent plus ou moins, et c’est ce qu’on appelle vertu ou vice, le vice le plus désespérant étant celui de l’ignorance qui croit tout savoir et qui s’autorise alors à tuer. L’âme du meurtrier est aveugle et il n’y a pas de vraie bonté ni de bel amour sans toute la clairvoyance possible.

p. 124

- Ceux qui se dévouèrent aux formations sanitaires n’eurent pas si grand mérite à le faire, en effet, car ils savaient que c’était la seule chose à faire et c’est de ne pas s’y décider qui alors eût été incroyable. Ces formations aidèrent nos concitoyens à entrer plus avant dans la peste et les persuadèrent en partie que, puisque la maladie était là, il fallait faire ce qu’il fallait pour lutter contre elle. Parce que la peste devenait ainsi le devoir de quelques-uns, elle apparut réellement pour ce qu’elle était, c’est-à-dire l’affaire de tous.
Cela est bien. Mais on ne félicite pas un instituteur d’enseigner que deux et deux font quatre. On le félicitera peut-être d’avoir choisi ce beau métier. Disons donc qu’il était louable que Tarrou eussent choisi de démontrer que deux et deux faisaient quatre plutôt que le contraire, mais disons aussi que cette bonne volonté leur était commune avec l’instituteur, avec tous ceux qui ont le même cœur que l’instituteur et qui, pour l’honneur de l’homme, sont plus nombreux qu’on ne pense, c’est du moins la conviction du narrateur. Celui-ci aperçoit très bien d’ailleurs l’objection qu’on pourrait lui faire et qui est que ces hommes risquaient leur vie. Mais il vient toujours une heure dans l’histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L’instituteur le sait bien. Et la question n’est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre. Pour ceux de nos concitoyens qui risquaient alors leur vie, ils avaient à décider si, oui ou non, ils étaient dans la peste et si, oui ou non, il fallait lutter contre elle.

p. 124

- « Avez-vous remarqué, m’a-t-il dit, qu’on ne peut pas cumuler les maladies ? Supposez que vous ayez une maladie grave ou incurable, un cancer sérieux ou une bonne tuberculose, vous n’attraperez jamais la peste ou le typhus, c’est impossible. Du reste, ça va encore plus loin, parce que vous n’avez jamais vu un cancéreux mourir d’un accident d’automobile. » Vraie ou fausse, cette idée met Cottard en bonne humeur.
p. 178

- Tarrou, qui s’était tu jusque-là, sans tourner la tête vers eux, fit remarquer que si Rambert voulait partager le malheur des hommes, il n’aurait plus jamais de temps pour le bonheur.
p. 190

- Le sommeil des hommes est plus sacré que la vie pour les pestiférés. On ne doit pas empêcher les braves gens de dormir. Il y faudrait du mauvais goût, et le goût consiste à ne pas insister, tout le monde sait ça. Mais moi, je n’ai pas bien dormi depuis ce temps-là. Le mauvais goût m’est resté dans la bouche et je n’ai pas cessé d’insister, c’est-à-dire d’y penser.
J’ai compris alors que moi, du moins, je n’avais pas cessé d’être un pestiféré pendant toutes ces longues années où pourtant, de toute mon âme, je croyais lutter justement contre la peste. J’ai appris que j’avais indirectement souscrit à la mort de milliers d’hommes, que j’avais même provoqué cette mort en trouvant bons les actions et les principes qui l’avaient fatalement entraînée. Les autres ne semblaient pas gênés par cela ou du moins ils n’en parlaient jamais spontanément. Moi, j’avais la gorge nouée. J’étais avec eux et j’étais pourtant seul. Quand il m’arrivait d’exprimer mes scrupules, ils me disaient qu’il fallait réfléchir à ce qui était en jeu et ils me donnaient des raisons souvent impressionnantes, pour me faire avaler ce que je n’arrivais pas à déglutir. Mais je répondais que les grands pestiférés, ceux qui mettent des robes rouges, ont aussi d’excellentes raisons dans ces cas-là, et que si j’admettais les raisons de force majeure et les nécessités invoquées par les petits pestiférés, je ne pourrais pas rejeter celles des grands. Ils me faisaient remarquer que la bonne manière de donner raison aux robes rouges était de leur laisser l’exclusivité de la condamnation. Mais je me disais alors que, si l’on cédait une fois, il n’y avait pas de raison de s’arrêter. Il me semble que l’histoire m’a donné raison, aujourd’hui c’est à qui tuera le plus. Ils sont tous dans la fureur du meurtre, et ils ne peuvent pas faire autrement.

p. 226

- C’est pourquoi encore cette épidémie ne m’apprend rien, sinon qu’il faut la combattre à vos côtés. Je sais de science certaine ... que chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne. Et qu’il faut se surveiller sans arrêt pour ne pas être amené, dans une minute de distraction, à respirer dans la figure d’une autre et lui coller l’infection. Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter. L’honnête homme, celui qui n’infecte presque personne, c’est celui qui a le moins de distraction possible. Et il en faut de la volonté et de la tension pour ne jamais être distrait !
p. 228

- Rentré chez lui, Tarrou rapportait cette scène et aussitôt (l’écriture le prouvait assez) notait sa fatigue. Il ajoutait qu’il avait encore beaucoup à faire, mais que ce n’était pas une raison pour ne pas se tenir prêt, et se demandait si, justement, il était prêt. Il répondait pour finir, et c’est ici que les carnets de Tarrou se terminent, qu’il y avait toujours une heure de la journée et de la nuit où un homme était lâche et qu’il n’avait peur que de cette heure-là.
p. 254

- Il savait ce que sa mère pensait et qu’elle l’aimait, en ce moment. Mais il savait aussi que ce n’est pas grand-chose que d’aimer un être ou du moins qu’un amour n’est jamais assez fort pour trouver sa propre expression. Ainsi sa mère et lui s’aimeraient toujours dans le silence. Et elle mourrait à son tour - ou lui - sans que, pendant toute leur vie, ils pussent aller plus loin dans l’aveu de leur tendresse. De la même façon, il avait vécu à côté de Tarrou et celui-ci était mort, ce soir, sans que leur amitié ait eu le temps d’être vraiment vécue. Tarrou avait perdu la partie, comme il disait. Mais lui, Rieux, qu’avait-il gagné ? Il avait seulement gagné d’avoir connu la peste et de s’en souvenir, d’avoir connu l’amitié et de s’en souvenir, de connaître la tendresse et de devoir un jour s’en souvenir. Tout ce que l’homme pouvait gagner au jeu de la peste et de la vie, c’était la connaissance et la mémoire. Peut-être était-ce cela que Tarrou appelait gagner la partie !
p. 263

- Pour le moment, il voulait faire comme tous ceux qui avaient l’air de croire, autour de lui, que la peste peut venir et repartir sans que le cœur des hommes en soit changé.
p. 267

- Rieux décida alors de rédiger le récit qui s’achève ici, pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés, pour laisser au moins un souvenir de l’injustice et de la violence qui leur avaient été faites, et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.
p. 279

- Ecoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.
le paragraphe final de La Peste


Nouvelles de Pétersbourg

par Nicolaï Gogol

- Mais les événements qui se déroulent sur la perspective Nevski sont les plus étranges. Oh, ne croyez pas cette perspective Nevski ! Je m’enveloppe toujours plus fermement dans ma cape lorsque je m’y promène, et je m’efforce de ne pas regarder du tout les objets que j’y croise. Tout n’est que tromperie, tout n’est que rêve, tout n’est pas ce qu’il nous semble ! Vous croyez que ce monsieur qui se promène dans une petite redingote admirablement coupée est très riche ? En aucun cas : il est entièrement composée de sa petite redingote. Vous imaginez que ces deux gros hommes qui se sont arrêtés devant une église en construction jugent de son architecture ? Pas du tout : ils parlent de deux corbeaux bizarrement posés l’un en face de l’autre. Vous pensez que cet enthousiaste qui agite les bras parle de la façon dont sa femme a lancé d’une fenêtre une balle sur un officier qu’elle ne connaît pas ? Pas du tout, il parle de La Fayette. Vous pensez que ces dames... Mais ce sont les dames qu’il faut le moins croire. Regardez moins les vitrines des magasins : les colifichets qui y sont exposés sont beaux, mais ils sentent une quantité effrayante de billets de banque. Et que Dieu vous garde de regarder les dames sous leur chapeau ! Même si le manteau d’une dame flotte au loin, en aucun cas je ne la suivrai poussé par la curiosité. Plus loin, mon Dieu, plus loin du réverbère ! Et le plus vite, le plus vite possible, vous le dépassez. Et soyez encore heureux de vous en sortir avec seulement un peu de son huile puante sur votre élégante redingote. Mais hormis le réverbère, tout respire la tromperie. Elle ment à toute heure, cette perspective Nevski, et avant tout quand la nuit s’étend sur elle comme une masse compacte et fait ressortir les murs blancs et pâles des maisons, quand la ville entière se transforme en tonnerre et en éclats, que des myriades de voitures dévalent des ponts, que les postillons crient et sautent sur les cheveux et quand le démon lui-même allume les lanternes à seule fin de tout montrer sous son aspect irréel.
le dernier paragraphe de La Perspective Nevski

- Au ministère de... Mais autant ne pas dire dans quel ministère. Il n’y a rien de plus irritable que toutes sortes de ministères, de régiments, de chancelleries, bref, les services administratifs de toutes sortes. N’importe quelle personne privée considère maintenant qu’à travers elle-même c’est la société entière qui est offensée. On raconte qu’on a reçu, il y a fort peu de temps, une requête d’un chef de la police de je ne sais plus quelle ville, où il exposait clairement que les institutions de l’Etat étaient en péril et que son nom sacré était assurément prononcé à tort. Afin d’en apporter la preuve, il joignait à sa requête un énorme volume d’une œuvre romantique où toutes les dix pages intervenait un chef de la police, parfois même dans un état d’ébriété très avancé. Donc, afin d’éviter tout désagrément, nous préférons appeler le ministre en question un ministre. Ainsi, dans un ministre travaillait un fonctionnaire. On ne saurait dire que ce fonctionnaire fut très remarquable : il était de toute petite taille, quelque peu grêlé, quelque peu roussâtre et avait même, apparemment, la vue quelque peu basse, avec une calvitie naissante, les deux joues ridées et un teint que l’on pourrait qualifier d’hémorroïdaire... Mais que faire ? La faute en revient au climat de Pétersbourg.
le début de Le Manteau

- Mais Akaki Akakiévitch ne pipait mot, comme s’il n’y avait personne devant lui ; cela n’avait même aucune influence sur son travail : au milieu de toutes ces tracasseries, il ne commettait pas la moindre erreur dans ses écritures. Ce n’est que si la plaisanterie était par trop insupportable, quand on lui poussait le coude, l’empêchant de vaquer à sa tâche, qu’il disait : « Laissez-moi, pourquoi m’offensez-vous ? » Et il y avait une tonalité étrange dans ces paroles et dans la voix qui les proférait. On y percevait quelque chose de pitoyable, au point qu’un jeune homme, qui avait été récemment nommé et qui, à l’instar des autres, allait se permettre de se moquer de lui, s’arrêta soudain, comme s’il avait été frappé au cœur, et dès lors tout sembla avoir changé pour lui et se représenter sous un autre jour. Une espèce de force surnaturelle le fit s’éloigner de ses camarades avec lesquels il s’était lié, les ayant pris pour des hommes du monde courtois. Et longtemps encore, dans les moments les plus joyeux, il se représentait ce tout petit fonctionnaire avec sa calvitie prononçant ces paroles pénétrantes : Laissez-moi, pourquoi m’offensez-vous ? » Ces paroles pénétrantes étaient un écho à d’autres paroles : « Je suis ton frère. » Le pauvre jeune homme se couvrait alors la tête de ses mains, et par la suite, maintes fois au cours de sa vie, il trembla en voyant combien d’inhumanité se trouve en l’homme, combien de grossièreté bestiale se cach derrière la mondanité raffinée et cultivée, et, mon Dieu ! même en l’homme que le monde reconnaît comme noble et honnête...
Le Manteau, p. 212

- Même aux heures où le ciel gris de Pétersbourg s’assombrit complètement et où le peuple entier des fonctionnaires est rassasié et a fini son repas, chacun comme il l’a pu, à la mesure de son traitement et de ses fantaisies, quand tout n’est que repos après les grincements de plumes des ministères, la précipitation, les occupations urgentes des uns et des autres, après tout ce qu’un homme inlassable se donne volontairement à faire, et même plus que ce qui est nécessaire, quand les fonctionnaires s’empressent de consacrer au plaisir le temps qui leur reste, les plus alertes filant au théâtre, les autres se promenant dans la rue afin de s’y adonner à l’observation de certains petits chapeaux, d’autres encore se dépensant pour la soirée en compliments à quelque ravissante jeune fille, étoile d’un petit cercle de fonctionnaires, certains aussi - et c’est le cas le plus courant - se rendant simplement chez un collègue qui loge à un troisième ou un deuxième étage dans deux petites pièces avec une entrée ou une cuisine et quelques objets prétentieux à la mode - une lampe ou quelque autre bibelot ayant coûté de nombreux sacrifices, des renoncements à des repas, à des réjouissances - bref, même au moment où tous les fonctionnaires se dispersent dans les petits appartements de leurs amis pour perdre une partie de whist endiablée en sirotant des verres de thé accompagné de gâteaux secs à quatre sous et en tirant la fumée de longs chibouques tout en racontant pendant la donne quelque ragot issu de la haute société, ce à quoi jamais et dans quelque état qu’il se trouve un Russe ne saurait renoncer, ou même, en l’absence de sujet de conversation, racontant de nouveau la même et sempiternelle anecdote au sujet d’un commandant auquel il a fallu dire que la queue du cheval de la statue de Falconet a été coupée, bref, même quand tous cherchaient à se divertir, Akaki Akakiévitch, lui, ne s’adonnait à aucun divertissement.
Le Manteau, p. 215

- Les choses étant ce qu’elles sont, Akaki Akakiévitch décida qu’il devait apporter son manteau à Pétrovitch, le tailleur, qui logeait dans un immeuble, au troisième étage de l’escalier de service, et qui, malgré son oeil borgne et son visage entièrement grêlé, retapait assez correctement les pantalons et les habits des fonctionnaires et de toute autre catégorie d’individus, lorsqu’il était à jeun s’entend, et qu’il ne nourrissait dans sa tête aucune autre entreprise.
Le Manteau, p. 217

- La porte était ouverte parce que la maitresse de maison, qui préparait du poisson, avait rempli la cuisine d’une telle fumée qu’on ne pouvait même plus voir les cafards.
Le Manteau, p. 218

- il est en effet impossible de se glisser dans l’âme d’un homme et de savoir exactement ce à quoi il pense.
Le Manteau, p. 232

- Les manières et les habitudes du personnage important étaient graves et solennelles, mais il n’était guère volubile. Le fondement essentiel de son système était la sévérité. « De la sévérité, de la sévérité, et encore de la sévérité », avait-il l’habitude de répéter, et en articulant le dernier mot il regardait en général d’un air très avantageux celui à qui il s’adressait. La chose était toutefois totalement dénuée de raison, car la dizaine de fonctionnaires, qui constituaient l’ensemble du mécanisme de direction de la chancellerie, étaient de toute façon tenus dans la crainte qui convenait : en voyant leur chef arriver de loin, ils délaissaient aussitôt leur travail et l’attendaient debout au garde-à-vous jusqu’à ce qu’il ait traversé la pièce. Une conversation ordinaire avec un inférieur se distinguait par la sévérité du propos et tenait presque toujours en trois phrases : « Comment osez-vous ? Savez-vous à qui vous parlez ? Comprenez-vous qui se tient devant vous ? »
Le Manteau, p. 238

- Enfin, après avoir épuisé tout ce que l’un et l’autre avaient à se dire et s’être plus encore repus de silences, après avoir fumé un petit cigare dans de confortables fauteuils munis de dossiers à bascule, le général feignit de se souvenir soudain de quelque chose et dit au secrétaire qui était resté immobile près de la porte en tenant des documents pour faire son rapport :
- Mais oui, au fait, il y a là un fonctionnaire, me semble-t-il. Dites-lui qu’il peut entrer.
Voyant l’allure déférente d’Akaki Akakiévitch et son uniforme désuet, il s’adressa soudain à lui et dit :
Que désirez-vous ? d’une voix cassante et ferme qu’il avait spécialement étudiée à l’avance, chez lui, dans la solitude et devant un miroir, une semaine avant d’obtenir son poste actuel et son grade de général.

Le Manteau, p. 240

- Qu’est-ce que cela fait qu’il soit gentilhomme de la chambre ? Ce n’est rien qu’un titre. Ce n’est pas un objet visible qu’on pourrait prendre dans la main. On peut bien être gentilhomme de la chambre, cela ne donne pas de troisième oeil au milieu du front. Son nez n’est pas en or, il est comme le mien, comme celui de tout le monde ; il lui sert à renifler, pas à manger ; à éternuer, pas à tousser.
Il m’est déjà arrivé plusieurs fois d’essayer de découvrir d’où viennent toutes ces différenciations. Pourquoi suis-je conseiller titulaire et comment se fait-il que je sois conseiller titulaire ? Peut-être suis-je en réalité quelque comte ou quelque général et donné-je seulement l’impression d’être conseiller titulaire ? ... Est-ce que moi, je ne pourrais pas être à l’instant même nommé gouverneur général ou intendant ou je ne sais quoi ? Je voudrais savoir pourquoi je suis conseiller titulaire. Pourquoi conseiller titulaire et pas autre chose ?

Journal d’un Fou, p. 274

- Non, je ne peux plus supporter. Dieu ! que me font-ils ! Ils me versent de l’eau froide sur la tête ! Ils ne m’entendent pas, ne me voient pas, ne m’écoutent pas. Que leur ai-je fait ? Pourquoi me torturent-ils ? Que veulent-ils de moi, pauvre que je suis ? Que puis-je leur donner ? Je n’ai rien. Je n’en peux plus, je ne puis supporter toutes leurs tortures, ma tête me brûle et tout tourne autour de moi. Sauvez-moi ! Prenez-moi ! Donnez-moi une troïka de chevaux rapide comme le vent ! Sur ton siège, mon cocher ! Sonne, ma clochette ! Galopez, chevaux, et emportez-moi loin de ce monde ! Plus loin, plus loin, pour qu’on ne voie plus rien, plus rien du tout. Devant moi, le ciel moutonne ; une petite étoile brille dans le lointain ; la forêt se rue avec ses arbres sombres et avec la lune ; un brouillard bleuâtre s’étale à terre ; une chanterelle résonne dans le brouillard ; d’un côté, c’est la mer ; de l’autre l’Italie ; voici déjà des isbas russes qui se profilent. Est-ce ma maison qui bleuit au loin ? Est-ce ma mère que est assise près de la fenêtre ? Ô maman, sauve ton pauvre fils ! Laisse tomber une larme sur sa tête qui a si mal ! Vois comme ils le torturent ! Serre le pauvre orphelin contre ta poitrine ! Il n’y a pas de place au monde pour lui ! On le chasse ! Maman ! Aie pitié de ton pauvre petit enfant !... Au fait, savez-vous que le dey d’Alger a une bosse sous le nez ?
le dernier paragraphe du Journal d’un fou


Chronique de la ville de pierre


par Ismaïl Kadaré

- C’était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d’hiver pour escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu’aux toits des grandes maisons séculaires, couverts de plaques de pierre grise, semblables à de gigantesques écailles. On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la vie.
le début

- Dehors, la nuit d’hiver avait enveloppé la ville de vent, d’eau et de brouillard. Enfoui sous mes couvertures, j’écoutais venir sourdement à moi le bruit monotone de la pluie tombant sur le grand toit de notre maison.
J’imaginais les gouttes innombrables roulant sur les surfaces inclinées, se hâtant de rejoindre le sol, pour demain s’évaporer et remonter là-haut dans le ciel blanc. Elles ne se doutaient pas que sous les avant-toits les attendait un méchant traquenard, la gouttière. Et, au moment où elles s’apprêtaient à sauter à terre, elles se trouvaient subitement prises dans l’étroit tuyau, avec des milliers de leurs campagnes, et se demandaient apeurées « Où allons-nous, où nous mène-t-on ? » Puis, sans s’être bien ressaisies de cette cours folle, elles étaient jetées brusquement dans une prison profonde, la grande citerne de notre maison.
Là prenait fin leur vie libre et joyeuse. Dans le réservoir sombre et sourd, elles devaient évoquer avec une morne tristesse les espaces célestes qu’elles ne reverraient jamais plus, les villes extraordinaires au-dessous d’elles et les horizons déchirées d’éclairs. Il n’y avait que moi, qui, agitant un petit miroir, leur envoyais parfois un petit pan de ciel, pas plus grand que le paume de la main, qui jouerait un moment sur la surface de l’eau, fugace souvenir du ciel sans fin.
Elles passeraient là, au fond, des journées et des mois tristes, jusqu’au moment où, longtemps après, ma mère, avec un seau, les puiserait, désorientées, etourdies par l’obscurité, pour laver avec elles notre linge, l’escalier, le plancher de la maison.
Pour le moment, elles ne se doutaient de rien. Elles couraient, joyeuses et bruyantes, sur les pierres plates, et en écoutant leur bruit j’éprouvais pour elles comme de la compassion.

éd. Folio, p. 9

- Je songeais qu’il n’est pas de plus grande joie au monde qu’après avoir bien mangé de fumer une cigarette et d’écouter les yeux mi-clos, comme grand-père, des gitans jouer au violon.
p. 62

- Une fois, à Smyrne, dit le vieil artilleur, un derviche m’a demandé ce que j’aimais le plus, ma famille ou l’Albanie. L’Albanie, bien sûr, que je lui ai répondu. Une famille, c’est vite fabriqué. Un soir, en sortant du café, on rencontre une femme au coin d’une rue, on l’emmène à l’hôtel et voilà la famille et l’enfant faits. Mais l’Albanie, on ne peut pas la créer en une nuit, après avoir pris un verre. Non, l’Albanie ne peut se faire ni en une nuit, ni en mille et une nuits.
p. 112


Le Chat Murr

par E.T.A. Hoffmann

- Que la vie est une belle chose, magnifique, sublime ! Ô la douce habitude de vivre !
le début

- Là-haut se creuse l’immense voûte du ciel étoilé ; la pleine lune projette sur moi ses rayons étincelants et je vois resplendir tout à l’entour les éclats argentés des toits et des tours ! A mes pieds, le vacarme des foules s’apaise peu à peu ; la nuit s’enfonce dans le silence, les nuages passent, une colombe solitaire voltige autour du clocher, recoulant sa troublante plainte d’amour !... Ah ! si cette chère petite consentait à s’approcher ! Je sens naître en mon cœur un délicieux émoi ; une sorte d’appétit exalté m’emporte avec une force irrésistible !... Oh ! si elle venait, la tendre mignonne, je la presserait contre mon cœur malade d’amour, je ne la laisserait plus jamais s’échapper ! Hélas ! Voici qu’à petits coups d’ailes elle disparaît dans le colombier, la perfide ; et qu’elle me laisse sans espoir, tapi sur le toit ! Qu’elle est donc rare, en ces temps indigents, insensibles et dénoués d’amour, la véritable sympathie des âmes !
éd. Phébus libretto, p. 36

- Il est à vrai dire hautement remarquable et fort instructif de voir un grand esprit raconter tout au long dans une autobiographie les événements, si futiles semblent-ils, qui ont marqué sa jeunesse. Au fait, arrive-t-il jamais rien de futile à un illustre génie ? Tout ce que, dans son enfance, il fit ou ne fit point, est de la plus haute importance et jette une vive lumière sur le sens caché, sur le dessin véritable de ses œuvres immortelles. Dans le cœur ambitieux de l’adolescent qui, en proie aux tourments du doute, se demande avec angoisse si sa flamme intérieure sera suffisante, une magnifique confiance s’éveille lorsqu’il lit que tel ou tel homme illustre, dans son enfance, jouait aussi au soldat, se gavait de friandises et recevait de temps à autre une bonne correction pour le punir de sa paresse, de son impertinence ou de quelque sottise. « Tout comme moi, tout comme moi !» s’écrie plein d’enthousiasme le jeune homme, et il ne se doute pas davantage qu’il ne soit lui-même un génie aussi remarquable que le fut son idole.
p. 56

- Je ne veux pas omettre non plus de communiquer la singulière remarque que j’ai faite au sujet de ma parfaite compréhension du langage des hommes. J’ai en effet constaté en toute conscience que j’ignore absolument comment j’y suis parvenu. Il doit en aller de même chez les hommes : mais cela ne m’étonne pas outre mesure, puisque cette race, dans son enfance, est sensiblement plus sotte et plus maladroite que la nôtre. Lorsque j’étais un tout petit chaton, il ne m’est jamais arrivé de me mettre la patte dans l’œil, ni de vouloir attraper le feu ou la lumière, ou d’avaler du cirage en le prenant pour de la compote de cerises, comme font souvent les jeunes enfants.
p. 60

- Une intelligence claire et pénétrante, de la vivacité d’esprit, une grande expérience du monde et surtout une certaine froidure, qualité essentielle chez quiconque veut exercer le pouvoir, étaient autant de traits qui s’affirmaient avec force chez la Conseillère.
p. 66

- L’homme prend plus de plaisir à la pire terreur qu’à l’explication naturelle de ce qui lui a semblé fantastique ; il ne veut à aucun prix s’accommoder de ce monde et il exige d’entrevoir quelques aspects d’un autre monde qui n’a pas besoin de corps pour se manifester.
p. 209

- Mais en dépit de cette essence divine, malgré cette lumière qui émane de moi, esprit radieux, astre à longue queue, est-ce que j’échappe à la mortelle condition ? Mon cœur est trop bon, je suis un chat beaucoup trop sensible, je voudrais tant pouvoir me joindre en toute simplicité aux êtres plus faibles, mais je ne le peux pas, et mon âme en est emplie de deuil et d’affliction. Car il faut que je me rends à l’évidence : il n’est point d’endroit où je ne sois seul, perdu dans un désert sans fin ; c’est que je n’appartiens pas à ce monde, non, mais à un monde à venir, une ère de splendeur et de raffinement exquis, et puis il n’est point d’âme qui m’admire comme je mérite d’être admiré. Et pourtant que de joie j’éprouve à être admiré ! Même les louanges de jeunes chatons de rien de tout, et qui ne savent rien, me font un bien, un bien ! Je suis capable de les transporter d’étonnement, mais à quoi bon ? Ils ont beau crier à en perdre la voix : « Miaou ! ... Miaou !... », ils ne sont pas en mesure de placer la note juste sur la trophée de la Renommée ! C’est vers la postérité que je dois me tourner : elle saura reconnaître mes mérites. Si j’écris aujourd’hui un traité philosophique, qui donc saura pénétrer les profondeurs de mes pensées ? Si je daigne composer une pièce de théâtre, où trouverai-je une troupe capable de la représenter ? Si je me lance dans d’autres travaux littéraires, tiens, des œuvres critiques, pourquoi pas ? (le genre ne me messied pas, moi qui l’emporte, et de loin, en valeur, sur tout ce qui est poète, écrivain, artiste, qui puis toujours me proposer moi-même comme modèle, d’ailleurs inégalable, comme idéal de toute perfection et qui suis de ce fait seul capable d’exprimer des jugements compétents), qui donc saura alors s’élever jusqu’à mon point de vue et partager ma façon de voir ? Est-il de nos jours des pattes ou des mains dignes de poser sur mon front la couronne de laurier que je mérite ?
p. 223

- On était aux ides de Mars, le soleil printanier dardait sur le toit ses doux rayons, et mon cœur débordait d’une suave ardeur. Depuis quelques jours déjà j’avais été la proie d’une ineffable inquiétude, d’une nostalgie merveilleuse et inconnue ; soudain, je retrouvai le calme ; mais ce fut pour retomber bientôt dans un état dont je n’avais jamais eu le moindre pressentiment !
D’une lucarne, non loin de moi, je vis sortir d’un pas souple et léger un être... ô puissé-je décrire cette divine créature !... Elle était tout habillée de blanc, sauf un petit chaperon de velours noir qui recouvrait son front charmant, et des bas de même couleur sur ses délicates jambes. Ses yeux magnifiques, du vert émeraude le plus ravissant, scintillaient d’un doux éclat, et les mouvements subtils de ses oreilles finement taillées permettaient de deviner qu’en elle habitaient vertu et intelligence ; de même que les souples ondulations de sa queue exprimaient toute la grâce et la tendresse féminines !

p. 224


La Princesse Brambilla

par E.T.A. Hoffmann

- Je pourrais sans doute encore rappeler que c’est souvent la vie elle-même qui, nous plaçant soudain devant la porte grande ouverte du royaume merveilleux de la féerie, nous permet d’entrevoir dans le secret intime de son travail le puissant esprit dont le souffle mystérieusement inspire nos plus étranges pressentiments. Mais peut-être pourrais-tu, à ton tour, cher lecteur, soutenir non sans raison que tu n’as jamais vu déboucher de cette porte un capriccio aussi extravagant que celui que je présume avoir observé. Mieux vaut donc te demander si tu n’éprouvas jamais quelque étrange rêve, dont tu ne pourrais attribuer l’éclosion ni a un estomac détraqué ni au démon du vin ou à un accès de fièvre. L’adorable et féerique apparition, qui ne te parlait d’ordinaire qu’à travers d’obscurs pressentiments, semblait maintenant unie à ton esprit par de mystérieuses épousailles et avoir pris possession de ton être le plus intime ; mais toi, dans le timide émoi de ton amour ravi, tu n’osais te risquer à prendre dans tes bras la douce financée qui dans ses splendides atours avait fait son entrée dans l’échoppe lugubre et ténébreuse de tes pensées. Mais l’éclat de l’apparition féerique l’avait tout entière illuminée de soleil, et tout ce qu’il y avait en toi d’ardeurs langoureuses et d’espoirs, tout ton brûlant désir d’étreindre l’Ineffable, tu le sentais s’éveiller, s’animer et t’embraser de frissonnants éclairs, et tu étais prêt à périr au sein d’une indicible souffrance pour te confondre avec l’adorable féerie et ne faire plus qu’un avec Elle. Sans doute, tu t’es réveillé de ton rêve... Mais à quoi bon ? Il t’en est resté le ravissement inexprimable dont la blessure meurtrière, sous les apparences de la vie ordinaire, ne cesse de déchirer l’âme... n’est-il pas vrai ? Autour de toi, tout te semble alors désert, sinistre, exsangue. C’est ton rêve seul, as-tu pensé, qui constitue la vraie réalité de ton existence, et ce que tu tenais jusqu’à présent pour ta vie normale n’est qu’une aberration de tes sens égarés. Toutes tes pensées ont finalement convergé au foyer, au calice embrasé de la suprême ardeur, tabernacle de ton suave mystère, contre l’anarchie aveugle et sauvage de la vulgarité quotidienne.
éd. Phébus libretto, p. 59

- A vivre ainsi dans ses rêves, il n’est pas étonnant qu’on s’écorche les pieds aux cailloux pointus, qu’on omette de saluer les personnes de condition, qu’on souhaite « bonjour » à ses amis à minuit passé ou qu’on fonce tête baissée contre la première porte venue, parce qu’on a oublié de l’ouvrir. Bref, l’esprit porte le corps comme un vêtement incommode, trop large, trop long et raide de partout.
p. 60

- La hâte brouillonne que nous mettons à agir nous fait parfois oublier l’essentiel.
p. 71

- Le roi devait donc être le plus heureux monarque sous le soleil. Il eût pu effectivement l’être, s’il n’avait été, avec bon nombre d’habitants, sans conteste parmi les plus sages, la proie d’une espèce d’étrange tristesse, qui étouffait la moindre joie au sein de cette opulence. Le roi était un jeune homme intelligent, judicieux et perspicace ; il possédait même le sens de la poésie, chose qui paraîtra tout à fait incroyable et inconvenante, si elle ne se comprenait et n’était excusée par l’époque où il vivait...
p. 86

- A l’instant même où le mage avait sublimé en source le prisme mystérieux, le couple royal s’était réveillé de son long sommeil magique. Le roi Ophioch et la reine Liris, poussés l’un et l’autre par un irrésistible désir, se hâtèrent vers la source : ils furent les premiers à plonger dans l’eau leurs regards. Or, quand ils aperçurent l’azur éblouissant du ciel, les bocages, des arbres, les fleurs, la nature entière et leur propre Moi reflété à l’envers dans l’insondable abîme, ils eurent la sensation que d’épais voiles tombaient : un univers neuf, magnifique, débordant de vie et de joie, se découvrit en pleine lumière à leurs yeux, et la connaissance de cet univers embrasa leur âme d’une extase qu’ils n’avaient jamais éprouvée ni soupçonnée. Après être resté longtemps en contemplation, ils se relevèrent, se regardèrent l’un l’autre et... ils rirent, du rire qui n’est pas seulement la réaction physique d’un très profond bien-être, mais surtout l’expression de la joie que donne la victoire des puissances spirituelles le l’âme.
p. 92

- Et ne penses-tu pas comme moi, ô lecteur, que, de tous les contes fantastiques, c’est l’esprit humain lui-même qui est le plus merveilleux ?
p. 97

- Je ne sais plus quel pédant ouvrage, pétri d’expérience et sapience, prétend que tout homme doué d’un peu d’imagination serait sujet à une aliénation mentale qui toujours monte et descend comme le flux et le reflux de l’océan. L’heure de la marée montante, qui fait écumer et mugir les vagues de plus en plus hautes et violentes, est la tombée du jour ; les heures du matin, qui suivent immédiatement le réveil, au moment de la tasse de café, seraient au contraire la limite extrême des basses eaux. Il faudrait donc, suivant le sage conseil de ce livre, mettre à profit la sobriété, la lucidité souveraine de ce moment pour décider des affaires les plus importantes de la vie, réserver exclusivement au matin, par exemple, le soin de se marier, de lire les diatribes des critiques, de tester ou de rosser son domestique, etc.
p. 119


Le Partage des eaux

par Alejo Carpentier

- C’était une pauvre chose, au toit peint en rouge, qui montait, montait toujours, se cramponnant au sol, aux cailloux, entre les versants presque verticaux d’un ravin ; une chose de plus en plus petite au milieu des montagnes grandissantes. Car les montagnes grandissaient. Maintenant que le soleil illuminait leurs cimes, celles-ci se succédaient de part et d’autre, toujours plus étirées, plus revêches, telles d’immenses haches noires au tranchant levé contre le vent qui se glissait dans les défilés avec un mugissement interminable. Toute chose à l’entour était à une échelle plus grande, s’affirmait de manière écrasante en nouvelles proportions. Au bout de cette montée aux innombrables virages, alors que nous croyions avoir atteint un sommet, on découvrait une autre pente, plus abrupte, plus contournée, entre des pics glacés qui élevaient leurs hautes cheminées sur les hauteurs précédentes. Le véhicule, dans son ascension tenace, se faisait tout petit au fond des défilés, frère des insectes plus que des rochers, poussé par ses rondes pattes arrière. Il faisait jour maintenant, et entre les pics rudes, aux aspérités de silex taillé, les nuages tourbillonnaient dans un ciel bouleversé par le souffle venu des profondeurs. Lorsque au-dessus des haches noires, des briseurs de bourrasques et des plus hauts gradins, les volcans apparurent, notre prestige d’hommes cessa comme avait cessé depuis longtemps le prestige de la végétation.
éd. Folio, p. 105

- L’aube ramène toujours la joie intime, atavique, d’ancêtres qui, pendant des milliers d’années, virent quotidiennement dans le petit jour la fin de leurs terreurs nocturnes, le recul des rugissements, l’éloignement des ombres, la confusion des spectres, la mise en déroute du mal.
p. 220

- Supporter la pluie est l’une des règles du jeu, de même qu’admettre qu’on enfante dans la douleur, et qu’il faut se couper la main gauche avec une manchette brandie par la main droite si un serpent venimeux y a plongé ses crocs. C’ést nécessaire à la vie, et la vie a besoin de beaucoup de choses qui ne sont pas agréables. Voici venue l’époque de la fermentation de l’humus, de la prolifération de la pourriture, de la macération des feuilles mortes, en vertu de la loi selon laquelle tout ce qui doit être engendré le sera au voisinage de l’excrétion, les organes de la génération étant confondus avec ceux de l’urine, et tout ce qui naît naîtra enveloppé de bave, de sérosités et de sang, de même que naissent du fumier la pureté de l’asperge et la verdeur de la menthe.
p. 306


Les Trois Mousquetaires

par Alexandre Dumas

- - Elle disait que le cardinal de Richelieu avait attiré le duc de Buckingham à Paris pour le perdre et pour perdre la reine avec lui.
- Elle disait cela? s’écria le cardinal avec violence.
- Oui, Monseigneur ; mais moi je lui ai dit qu’elle avait tort de tenir de pareils propos, et que son Eminence était incapable...
- Taisez-vous, vous êtes un imbécile, reprit le cardinal.
- C’est justement ce que ma femme m’a répondu, Monseigneur.

éd. La Pléiade, p. 161

- Hélas! soupira Bazin, je le sais, Monsieur, tout est bouleversé dans le monde d’aujourd’hui.
p. 310

- Et n’oublie pas, continua d’Artagnan, de monter quatre bouteilles du pareil [vin] aux deux seigneurs Anglais.
p. 323

- Eh bien! un jour qu’elle était à la chasse avec son mari, continua Athos à voix basse et en parlant fort vite, elle tomba de cheval et s’évanouit ; le comte s’élança à son secours, et comme elle s’étouffait dans ses habits, il les fendit avec son poignard et lui découvrit l’épaule. Devinez ce qu’elle avait sur l’épaule, d’Artagnan? dit Athos avec un grand éclat de rire.
- Puis-je le savoir? demanda d’Artagnan.
- Une fleur de lys, dit Athos. Elle était marquée!
Et Athos vida d’un seul trait le verre qu’il tenait à la main.
- Horreur! s’écria d’Artagnan, que me dites-vous là?
- La vérité. Mon cher, l’ange était un démon. La pauvre jeune fille avait volé.
- Et que fit le comte?
- Le comte était un grand seigneur, il avait sur ses terres droit de justice basse et haute : il acheva de déchirer les habits de la comtesse, il lui lia les mains derrière le dos et la pendit à un arbre.

p. 325

- La vie elle-même peut se résoudre en trois mots : Erat, est, fuit. (Aramis)
p. 335

- Et il attira Ketty à lui ; il n’y avait plus moyen de résister - la résistance fait tant de bruit! - aussi Ketty céda.
p. 382

- Il s’abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady ne fut plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui l’avait un instant épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et passionnée s’abandonnant tout entière à un amour qu’elle semblait éprouver elle-même. Deux heures à peu près s’écoulèrent ainsi.
p. 412

- Derrière tout bonheur présent est cachée une crainte à venir.
p. 428

- Je suis dans l’age des folles espérances (d’Artagnan)
p. 439

- - Est-ce qu’il y a du vin potable dans votre bicoque? demanda Athos.
- Mais, pardieu! il y a le vôtre, cher ami, répondit d’Artagnan.
- Notre vin? fit Athos étonné.
- Oui, celui que vous m’avez envoyé.
- Nous vous avons envoyé du vin ?
- Mais vous savez bien, de ce petit vin des coteaux d’Anjou?
- Oui, je sais bien de quel vin vous voulez parler.
- Le vin que vous préférez.
- Sans doute, quand je n‘ai ni champagne ni chambertin.

p. 460

- - Alors, Monsieur, dit Planchet, achetez-moi une montre.
- Prend celle-ci, dit Athos, en lui donnant la sienne avec une insouciante générosité, et sois brave garçon. Songe que, si tu parles, si tu bavardes, si tu flânes, tu fais couper le cou à ton maître, qui a si grande confiance dans ta fidélité qu’il nous a répondu de toi. Mais songe aussi que s’il arrive, par ta faute, malheur à d’Artagnan, je te retrouverai partout, et ce sera pour t’ouvrir le ventre.
- Oh! Monsieur! dit Planchais, humilié du soupçon et surtout effrayé de l’air calme du mousquetaire.
- Et moi, dit Porthos en roulant ses gros yeux, songe que je t’écorche vif.
- Ah! Monsieur!
- Et moi, continua Aramis de sa voix douce et mélodieuse, songe que je te brûle à petit feu comme un sauvage.
- Ah! Monsieur!
Et Planchais se mit à pleurer ; nous n’oserions dire si ce fut de terreur, à cause des menaces qui lui étaient faites, ou d’attendrissement de voir quatre amis si étroitement unis
.
p. 523

- Rien ne fait paraître l’avenir couleur de rose comme de le regarder à travers un verre de chambertin. (Athos)
p. 526

- C’était une de ces belles et rares journées d’hiver où l’Angleterre se souvient qu’il y a un soleil.
p. 531

- Luttons en femme, ma force est dans ma faiblesse. (Milady)
p. 560

- Alors, rien n’est perdu. Je suis toujours belle. (Milady)
p. 560

- Si vous n’aviez affaire qu’à quatre hommes, d’Artagnan, je vous laisserais aller seul ; vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise à Dieu qu’avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant !
p. 636


Vingt Ans Après

par Alexandre Dumas

- - Enfin, il ne vous êtes pas arrivé malheur, c’est beaucoup.
- Et quel malheur voulez-vous qu’il m’arrivât? Comme dit je ne sais quel vers latin que j’ai oublié, ou plutôt que je n’ai jamais bien su : La foudre ne frappe pas les vallées; et je suis une vallée, mon cher Rochefort, et des plus basses que soient.

éd. La Pléiade, p. 728

- Rien ne fausse les idées comme de voir les choses à travers les grilles d’une prison. (Rochefort)
p. 734

- Si l’on ne peut pas toujours manger, l’on peut toujours boire (Athos)
p. 830

- - Et quel âge a-t-elle? demanda le vicomte de Bragelonne.
- Mon cher Raoul, apprenez une fois pour toutes, dit Athos, que voilà une question qui ne se fait jamais. Quand vous pouvez lire son âge sur le visage d’une femme, il est inutile de le lui demander; quand vous ne le pouvez plus, c’est indiscret.

p. 908

- - Une femme ! C’est donc une femme que vous avez assassinée? s’écria le moine.
- Et vous aussi! s’écria le bourreau, vous vous servez donc de ce mot qui retentit à mon oreille: assassinée ! Je l’ai donc assassinée et non pas exécutée ! Je suis donc un assassin et non pas un justicier!

p. 1030

- Maintenant souviens-toi que tu es un chef et ne va pas boire. (le coadjuteur Gandy)
p. 1164

- - Ce qui a été dit entre nous ne regarde que nous, Monseigneur, dit d’Artagnan.
- Vous jurez d’être muet?
- Je ne jure jamais, Monseigneur. Je dis oui, ou je dis non; et comme je suis gentilhomme, je tiens ma parole.

p. 1206

- La guerre se fait autant par l’adresse que par la force (Porthos)
p. 1265


Le Comte de Monte Cristo

par Alexandre Dumas

- Mais vous venez de dire, je crois, que je n’avais rien à faire. Voyons, par hasard, croyez-vous avoir quelque chose à faire, vous, monsieur ? ou, pour parler plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de s’appeler quelque chose ?
éd. Folio, p. 612

- - Il y a une touchante coutume arabe qui fait amis éternellement ceux qui ont partagé le pain et le sel sous le même toit.
- Je la connais, madame, répondit le comte ; mais nous sommes en France et non pas en Arabie, et en France, il n’y a pas plus d’amitiés éternelles que de partage du sel et du pain.

p. 861