Les Nénettes de Vernouillet

(actualisé le ) by Marie

1ère partie

Depuis quatre-vingts ans passés, les âmes fluettes des petites bêtes du Clos Rollin hantent la maison de Vernouillet et son jardin. Leur courte vie avait de l’importance puisque nous en parlons encore aujourd’hui.

Etes vous bien sûrs que, la nuit venue, Zorba ne les reçoit pas à la chatière de l’entrée pour un petit tour de la maison ?
... « Tiens, on a changé la cuisine...tiens, il y a toujours notre fauteuil, il a changé de couleur...tiens, Simone et Auguste dorment dans les petits lits...mais non, ce sont des enfants que nous ne connaissons pas... »
Ainsi doivent s’étonner les Nénettes de la famille Capitaine, chatounes rayées de gris, tachées de noir sur l’œil, ou petites rousses tricolores.

La première Nénette n’a pas eu le temps de hanter les lieux, elle n’est même pas arrivée rue Girardin. Pendant le déménagement de la famille Capitaine, la petite Simone et son frère Auguste, installés sur la voiture à cheval, n’arrêtaient pas d’entrouvrir le panier de la chatte pour voir comment elle supportait le voyage. Et la maman Joséphine de répéter : « Cessez, les enfants, cessez... la chatte va finir par se sauver... » . Rien n’y faisait...Les vilains enfants continuaient à désobéir. Brusquement, la chatte s’est faufilée par l’entrebâillement du couvercle, en deux bonds elle a gagné la chaussée et s’est engouffrée dans le caniveau. Et par là, vive la liberté ! On n’a plus revu la première Nénette. Simone -la Mamie de Vernouillet- et Auguste -notre tonton de la rue Chaude en haut du Pays- ont beaucoup pleuré.

Ils se consolèrent avec la Nénette suivante qui avait définitivement choisi son camp et manifestait à l’égard des enfants un attachement collant qu’ils encourageaient sournoisement. Dès qu’ils allaient se coucher et que l’attention de leur maman Joséphine se relâchait au milieu des travaux de vaisselle et de couture, Nénette grimpait l’escalier avec cette rapidité silencieuse que les chats possèdent à l’extrême et elle s’installait au bout du lit que partageaient les deux petits.

Mais Joséphine, qui veillait au grain, montait faire son ultime inspection de la chambre. Aux premiers craquements des marches de bois, Nénette se glissait sous les couvertures, s’étirait au maximum entre les deux enfants, rendant sa présence insoupçonnable et la maman redescendait rassurée, tandis que la rusée bestiole, sortie de sa cachette, entamait avec les gamins désobéissants une agréable soirée d’amusements, boulettes de papier et gambades diverses.

Un beau Dimanche il y eut un baptême. C’était une grande fête et chacun mettait ses plus beaux habits, souvent spécialement cousus pour l’occasion.
Nénette, qui présentait de puis quelque temps un petit ventre tout rond traînant presque par terre, avait occupé sa matinée, pendant que chacun s’affairait, à lécher le joli poil blanc de sa peau toute rose.
« Attention à la chatte ! Ne l’enfermez pas dans la maison ! »
Joséphine avait préparé la petite famille et s’apprêtait à revêtir sa belle robe noire plissée et ajourée par ses soins .Elle ouvrait la porte de l’armoire bretonne d’Auray quand elle perçut quelques bruits suspects. « Vite, vite, je vais être en retard... »
« Enfer et Damnation ! » aurait pu s’exclamer la maman de Simone et Auguste,devant le spectacle offert, si elle n’avait pas été aussi respectueuse de ce jour de baptême . Sur le bas long et plissé de la robe neuve, Nénette est douillettement installée avec toute une portée de petits chats humides et piaulants, agitant des petites pattes nues de souris. La soie élégante, en lambeaux, déchiquetée par les griffes acérées durant la mise bas , tout comme un vulgaire gratte-patte en carton !
Dehors, dehors ! Joséphine, prise d’une sainte colère à l’idée de se présenter en guenilles à l’église de Vernouillet après toutes ces longues soirées de couture, s’empare de la cynique Nénette et la jette dehors avec sa couvée, ce « dehors » plein de foin et de couches confortables qu’elle n’aurait jamais du quitter pour la robe de cérémonie de la pauvre Joséphine.

De nombreux points restent obscurs quant à la suite de cette histoire : dans quelle tenue la maman se rendit-elle à l’église, une demi-heure plus tard ? Qu’advint-il de Nénette chassée du Paradis ce dimanche-la ? S’agit-il de la même Nénette anorexique dont je vous conterai l’aventure la prochaine fois ? J’avertis Serge, notre spécialiste en paléographie pour qu’il effectue des recherches dans les vieux documents afin de renseigner ses petits-neveux.

Kenavo (à suivre)