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by : Marie
Published 17 May 2006

Les Nouvelles Nénettes de Vernouillet

2ème partie

On est toujours dans les années 30.
La Nénette du moment s’est mise à ne plus manger, elle maigrit, maigrit à vue d’œil. Tout le monde s’inquiète.
A ce moment, les croquettes et les boites de Ronron n’existent pas encore. On donne les restes, on partage son plat, on achète du « mou » chez le boucher. Le chat fait rarement le dégoûté devant sa pitance et croque volontiers quelques souris ou moineaux pour arrondir sa fin de repas.
Mais là, rien. La minette est devenue anorexique. Notre famille vernolito-bretonne déploie des trésors d’imagination pour redonner de l’appétit à la chatte, les mets, devant elle, se font de plus en plus succulents : fonds de terrine de fabuleux pâtés de lapin faits maison, morceaux du pot-au-feu longuement mijotés sur les ronds de la cuisinière, filets du coq qui la semaine dernière piquait encore les jambes de tout le monde.
Aucun résultat, si ce n’est une nervosité accrue de Nénette qui semble rendre la société responsable de ses malheurs. Elle devient squelettique et difficile à approcher.
Un jour, Joséphine réussit pourtant à sauter sur la pauvre bête et à maîtriser ses pattes griffues dans un torchon afin de l’examiner. Elle découvre avec stupéfaction qu’un tout petit fragment d’os de poulet s’est logé dans l’articulation, bloque sa mâchoire, et l’empêche de manger et même de boire.
Avec la pointe d’un couteau elle fait sauter l’os maléfique. La chatte bondit alors comme un ressort et se rue sur son plat ; elle mange, mange, mange comme une démente. Elle boit, boit, boit comme un trou. Il faut lui enlever son plat et son bol, sinon elle va éclater.
Suite à cette aventure, Nénette n’a plus jugé bon de faire parler d’elle.

En revanche, la fin des années 30 fut marquée par le règne bref mais tyrannique d’une certaine Dourka.
J’avais quatre ans et demi, au sortir de la guerre, Il me semble que c’était hier. Je revenais de Creuse, avec mes parents, et charmée, je faisais connaissance avec le jardin de Vernouillet et ses merveilles et mon sévère grand-père Jean-Marie devenu, malheureusement, le veuf de Joséphine.
Dans un coin des dépendances je remarquais une niche verte branlante qui finissait de pourrir. On voyait, peint sur son fronton « ker » Dourka, la villa Dourka en breton.
Des années auparavant, mon grand père, un soir, était arrivé avec un chiot, pataud et touchant, et toute la famille attendrie avait accueilli affectueusement la petite Dourka jusqu’à lui construire une maison personnalisée.
Mais l’animal s’était rapidement révélé comme un cas pathologique qui voulait tailler en pièces bêtes et gens, manger les poules, détester tout le monde. En dépit de sa taille très moyenne, la chienne sautait à la gorge de tout autre chien, mâle ou femelle, qui passait par là. Le balai ne suffisant pas à lui faire lâcher prise, il fallait lancer de grands seaux d’eau pour séparer les combattants et sauver la victime afin de la remettre dans un piteux état à son propriétaire mécontent.
Le rêve d’un Médor amical et consolateur s’était écroulé, et la sécurité de la famille, en particulier des enfants qui la visitaient, passa par l’enchaînement de l’animal grondant.
Parmi les récits de décès, de captivité et de quatre années de guerre, la fameuse Dourka d’avant 1938 réussissait encore, dix ans plus tard, à se faire une place dans les conversations, avec son cortège de méfaits.
Je ne sais dans quelle rixe elle périt, mais quand je découvris la maison de la rue Girardin, Dourka n’avait pas laissé de parentèle, et une nouvelle Nénette occupait les lieux.

En fait, j’appelais cette Nénette tout bêtement « Minou » et cela semblait satisfaire cette petite personne tricolore et libre qui fut la dernière compagne de « Monsieur » Capitaine.
Mon grand-père breton était retraité des chemins de fer où il était aiguilleur. Malgré toutes ses vertus de chef de famille, sa femme et ses enfants avaient beaucoup souffert de son caractère renfermé et inflexible.
Il travaillait tout le temps, passait ses journées dehors, tantôt dans le jardin où poussaient à foison salades, haricots, fraises, et tantôt dans le « petit » ou le « grand » champ. Il bêchait, binait, arrachait les mauvaises herbes, en casquette et sabots de bois venus tout droit de Quintin dans les Côtes du Nord.
Un jour qu’il essayait de se faire tout petit sous l’orage qui l’avait surpris en plein champ, la foudre était tombée à moins d’un mètre de lui, sur un framboisier qui se retrouva complètement calciné. Cette aventure le conforta, s’il en était besoin, dans sa foi de paysan breton qui retournait sa terre avec son chapelet dans sa poche.

La Minoute admirait et aimait son maître. Dans le jardin elle préférait rester à proximité se vautrant dans les herbes, faisant les pattes en l’air, et surveillant le rouge-gorge qui, sans la moindre crainte, faisait une halte sur le sabot de Jean-Marie.
Je nourrissais quelques ressentiments à l’égard de la chatte qui, redoutable chasseresse, faisait des carnages de souris et d’oiseaux qu’elle dégustait avec sérénité sous l’œil bienveillant et avec les commentaires encourageants de Grand-père.
Il en profitait pour m’asticoter : « Elle a raison, il faut se débarrasser des « piafs », la preuve en est que ces sales bêtes mangent toutes les cerises ».
...La preuve en est ceci...la preuve en est cela...Je comprenais : « lapreuvanai » mot mystérieux spécifique à mon grand-père.
Eternel dilemme, j’enterrais les restes des « piafs » dans des petits morceaux de satin chipés à ma mère, et je me réconciliais avec la chatte qui se laissait habiller avec les vêtements du baigneur, promener dans le berceau d’osier, transporter dans un torchon tenu par les quatre coins. Ensuite elle faisait tranquillement le tour de la tonne d’eau sur l’étroit rebord en ciment.
En quelques sauts, elle aurait pu s’extraire de tous ces divertissements et gagner la première branche venue d’où elle m’aurait observée avec défi. Mais non, elle ne m’abandonnait qu’à la brune pour se planter devant la grille, le derrière sur la chaussée, sa frimousse pointue tournée vers le chemin où devait apparaître mon grand-père. Ce chemin de terre est devenu plus tard le boulevard de l’Europe.
Là, je ne comptais plus. Elle s’installait sur les genoux de son maître tandis qu’il mangeait son éternelle soupe à l’oignon bourrée de croûtons de pain où, sous mon œil critique, il avait fait chabrot. (« Bien oui, ma petite, c’est comme ça, qu’est-ce que tu as à redire. Ma Doué beniguet » ponctuait-il).
Toute sa tendresse apparemment se concentrait sur la petite compagne velue et fidèle.

Cependant en 1950, j’eus un petit frère et je vis moins la Minoute .

En 1952, Grand-père mourut. Mes parents allèrent à l’enterrement et me laissèrent très triste à la maison. Ce n’est que le lendemain que je m’enquis du sort de la chatte : « Elle était vieille, personne ne pouvait la prendre, le vétérinaire l’a piquée ».

(à suivre...)