Cyrano de Bergerac à la Comédie Française

(actualisé le ) by Cybervinnie

La fameuse pièce d’Edmond Rostand est reprise depuis un an à la Comédie français, avec une mise en scène de Denis Podalydès. Nous y sommes allés avec Chimène et Mateo, après avoir lu la pièce ensemble; voir Cyrano sur scène, c’est toujours un événement...

"A la fin de l’envoi, je touche..." La réplique favorite de Chimène! Les premiers mots qu’elle ait retenus de la pièce après avoir vu la version pour le cinéma avec Gérard Depardieu... Et d’une certaine manière, une belle métaphore pour ce drame héroïque en 5 actes, qu’il fut difficile d’achever de lire, à haute voix, sans causer quelque sanglot de détresse à la disparition de ce personnage si lunaire et si humain à la fois.

"...Comme elles tombent bien!
Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
Comme elles savent mettre une beauté dernière,
Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol!"
(A5, sc5)

Cyrano est comme les feuilles, épris d’altitude et de beauté stellaire, mais prisonnier de la terre par les contingences du réel. Don Quichotte poète qui se voue lui-même à la pauvreté et à la frugalité pour ne pas se compromettre, il s’attaque aux moulins du pouvoir, aux "gens qui tournent à tout vent", dont "le moulinet de leurs grands bras chargés de toile / Vous lance dans la boue!"..."Ou bien dans les étoiles!" (A2, sc7)

Question de point de vue, de référent, d’éclairage, dans ce jeu d’ombre et de lumière où Cyrano, ténébreux refoulé, tapi dans l’obscurité, rayonne, tandis que Christian, Apollon sans éclat, ne peut prétendre à la postérité qu’en se laissant tuer.

Dialectique de l’auteur et de l’acteur?

"La pièce elle-même, dans sa fable, dit aussi cet enfermement surnaturel: Christian est à Cyrano ce que Coquelin est à Rostand. La réussite du stratagème tient à leur extravagante fusion. Et tous deux, tous quatre, s’y perdent. Plus d’individu. A l’arrivée, le triomphe n’appartient à personne. Nul n’y gagne. Roxane aime une chimère qui n’existe pas", écrit Denis Podalydès dans la distribution-programme du spectacle. "Il est étrange, mais bien séduisant, de penser que cette machine à succès soit au fond un éloge de l’échec".

Mais au final, c’est bien Rostand qui voit son succès populaire traverser les époques, et perpétuer son triomphe sur les planches de la Comédie française. "Cyrano de Bergerac" est depuis un moment déjà au répertoire de l’illustre scène publique, et ravit toujours les spectateurs.

Pour cette version de Denis Podalydès, c’est Michel Vuillermoz qui défend avec brio le rôle de légende. La scène du nez est magnifique de prestance et de naturel; la souplesse de son jeu et de sa diction porte haut le panache de Cyrano. Les costumes de Christian Lacroix contribuent élégamment au rapprochement que le metteur en scène suggère entre le 17eS de Cyrano et le 19eS de Rostand.

Les décors (Eric Ruf) et les lumières (Stéphanie Daniel) sont authentiquement somptueux, mobiles et vivants, surtout dans les premiers actes où la dramaturgie d’Emmanuel Bourdieu fait preuve d’une remarquable ingéniosité. Le quatrième acte, qui plante le siège d’Arras, évoque un radeau de la Méduse de toute beauté.

En même temps, c’est justement à ce moment que l’on commence à sentir les limites de certaines bonnes idées; en effet, l’allusion picturale correspond précisément à une tendance de la mise en scène à être moins dynamique, moins profonde: le jeu des acteurs se fige un peu comme un tableau statique, et les deux derniers actes, raccourcis, un brin précipités à mon goût, expédient trop vite et sans recherche suffisante d’expressivité, la sobre émotion de la fin.

C’est sans doute Roxane (Françoise Gillard) qui pâtit le plus de cette partie moins convaincante: dans le final qui se doit d’être éminemment poignant, elle semble ne pas trop savoir que faire, et l’alchimie éclatante qui avait opéré dans la majeure partie de la pièce est nettement moins présente.

Cela reste néanmoins un spectacle de grande qualité, à voir avec plaisir.