Quand pédagogie rime avec alibi

(actualisé le ) by Cybervinnie

Publié dans la page Rebonds de Libération, le 23 juin 2000
par Vincent Smith, professeur d’Anglais au lycée Jean Rostand, Mantes-la-Jolie (78)

Le débat scolaire a eu tendance à se polariser sur l’opposition pédagogues / traditionnels à cause de la participation d’un grand nom de la pédagogie française, M.Meirieu, à la politique de l’ex-ministre de l’Education Nationale, M.Allègre - d’où des discours excessifs ne prenant plus de distance avec le fond des choses. Pourtant, il me semble que le problème ne réside pas dans le bien fondé ou non de la pédagogie, et prendre parti dans cette alternative artificielle me paraît comme un piège qui relève davantage d’enjeux politiques que de perspectives éducatives. Tous ceux qui ont travaillé tant soit peu avec des mouvements pédagogiques (le Groupe Français d’Education Nouvelle par exemple) ne peuvent voir la pédagogie comme une grande ennemie sinistre, fossoyeuse des savoirs, au contraire. En même temps, nous savons également que...

1°) M. Allègre s’est servi de la pédagogie comme alibi rhétorique pour appliquer une "reprise en main" des profs, n’accordant aucune confiance a priori à leurs qualités et à leurs compétences. Le GFEN n’a pas vu pour autant un progrès de ses idées.

2°) Il faut aussi reconnaître qu’on ne peut pas décréter de manière autoritaire que tout le monde va appliquer telle pédagogie, point c’est tout. Il faut que les gens intègrent de quoi il s’agit et le pratiquent avec conviction, parce qu’ils sont convaincus de ce que cela apporte. Sinon, le remède peut être pire que le mal. A la rigueur, quelqu’un gagne à faire ce qu’il sait faire efficacement, même si cela correspond à une approche un peu traditionnelle, plutôt que d’être forcé à appliquer une "pédagogie" non assimilée, non intégrée, non acceptée.

3°) Appliquée autoritairement par le Ministère - surtout celui de M. Allègre - la "pédagogie" peut devenir un "monstre" à la soviétique qui n’a plus grand chose à voir avec les principes de base, mais qui maintient les apparences à travers une rhétorique ronflante mais fallacieuse. Les "évaluations à l’entrée de seconde" nous ont donné une illustration de cela en langues par exemple. L’architecture de la chose, impeccable dans les textes, se heurtait de toute évidence à de multiples obstacles de fait sur le terrain qui en rendaient l’opportunité et l’utilité extrêmement discutables ; mais peu importe: venues d’en haut, elles prennent la forme de livrets où la "langue", principe culturel et de communication, est réduite à des moulinets de tests de " micro-compétences " exploitables par ordinateurs. Le professeur, réduit au rang de pur " opérateur ", fait passer l’épreuve en distribuant les livrets, en mettant une cassette dans un magnétophone, puis en consacrant un week-end au pré-traitement : après avoir assimilé les innombrables critères de codes " 0, 1, 2, 5, 9 " servant à qualifier les résultats, il assigne les codes à la chaîne pendant des heures, pour ensuite les entrer patiemment dans un ordinateur qui, lui, va savoir faire le " traitement " de fond et sortir le verdict sur la classe et les élèves. Point de rapport d’intelligence à intelligence, comme dans des copies normales ; là, l’homme fait un travail de machine, et la machine, un travail d’homme. S’en suit, dans la rhétorique officielle, toute une organisation de groupes et de travaux modulaires, alimentés par des livrets complémentaires : admirable sur le papier, lamentable sur le terrain. Toute la confiance est accordée à la machine, pendant que l’homme est nié dans son intelligence et ses compétences. Tout cela pour finalement, ne produire que des statistiques rectorales, bien peu fiables en fait. Est-ce ça, "mettre l’enfant au cœur du système éducatif " ? C’est pourtant sous ce chapitre qu’a été élaboré cette savante machinerie.

C’est à mon sens cette utilisation faussée de la pédagogie par le Ministère qui en a fait un outil suspect pour de nombreux collègues, échaudés par les diktats jargonnants, le changement tous les 4-5 ans des instructions impératives quant aux techniques pédagogiques à utiliser en classe, le manque de pédagogie et de rapport humain dans la transmission de la pédagogie, etc. Le Ministre a voulu utiliser comme caution des pédagogues honnêtes et sincères pour appliquer une certaine politique autoritaire, statisticienne, bureaucratique; et plus grave encore: sous couvert de bonnes intentions pédagogiques, des horaires annexes ont été multipliés (aide individualisée, heure de vie scolaire, TPE, ECJS...) tout en baissant les horaires des élèves, et en multipliant des matières permettant de ne pas "spécialiser" l’orientation des élèves de manière définitive... soit: mais la conqéquence est qu’on a dans le secondaire un morcellement massif des cours, une multiplication de matières à 2h, notamment en langues, pourtant déclarées "priorité" de l’époque moderne... Or apprendre une base utile d’Anglais à nos élèves, c’est possible, mais pas à deux heures par semaine. A ce rythme, on entretient l’acquis des élèves sérieux et motivés ; pour les autres, c’est la perdition. Pour l’Etat, c’est du gaspillage. Seulement, on ne peut pas avoir tout et son contraire. On peut faire les plus beaux textes officiels du monde et produire des catastrophes sur le terrain, surtout lorsque les principaux intéressés par l’application des mesures sont niés dans leurs qualités, sont privés de parole par simple présomption de conservatisme. Pour moi, ce n’est qu’en partant d’une confiance a priori et d’une prise en compte de la personnalité et des points forts des gens qu’on arrive à quelque chose - pas en focalisant sa politique sur l’assimilation des "moutons noirs" avec l’ensemble des personnels, en multipliant le recours aux précaires et en pratiquant tout ce qu’on interdit au privé, en agissant par autoritarisme et dogmatisme bureaucratique, avec une impossibilité de communication entre le personnel sur le terrain et les autorités directes (rectorat).

La pédagogie, c’est une superbe ouverture pour améliorer nos cours, enseigner mieux au profit des élèves; mais il n’y a pas UNE solution normative que tout le monde devrait appliquer les yeux fermés. C’est pourquoi l’Etat peut donner les conditions matérielles, humaines, fonctionnelles, structurelles pour que des pédagogies efficaces puissent être utilisées. Mais M. Allègre a discrédité aux yeux de beaucoup "la pédagogie" en se l’annexant comme outil politique, permettant de désigner comme "conservateur corporatiste" tout opposant, tout contestataire. C’est pourquoi je refuse, pour ma part, les termes du débat tels que l’ex Ministre a voulu les poser.

© Vincent Smith, juin 2000 - Publié dans Libération, 23 juin 2000