L’ALBANIE - Septembre 1968

(actualisé le ) by Marie

Aujourd’hui, dimanche pluvieux. Il commence seulement à faire beau ce soir.

Je suis sur mon lit, en tailleur sur ma splendide carpette albanaise qui pour l’instant me sert de couvre-lit. Dans la case en paille, avec les vêtements accrochés dans tous les coins, on se croirait dans un de ces campements de montagnards albanais vus au Musée ethnographique de Tirana.

Car la grande affaire de ces vacances, ce sont les journées passées en Albanie, antichambre de la Chine de Mao. C’est un autre monde auprès duquel la Turquie fait figure de pays du Marché Commun et la Yougoslavie de « France Slave », comme l’a définie notre guide yougoslave qui fit ses classes primaires à Paris vers 1952.

Nous quittons donc notre île de Sveti Marko en Yougoslavie aux aurores, et abordons à Tivat avec Vlada, étudiant en histoire à Belgrade, roux flamboyant avec des taches de rousseur, des yeux verts rigoleurs et un stock d’histoires de potache.

Le car n’est pas encore arrivé car il faut réparer les freins, aussi nous commençons la journée qui devant un café turc, qui devant l’alcool national yougoslave le slivovlica, dont le guide emporte trois litres pour affronter la pluie et les rigueurs maoïstes.

On passe devant Sveti-Stephan. C’est une île monténégrine, reliée à la terre par une digue, comme un Mont-Saint-Michel de l’Adriatique, avec des maisonnettes installées luxueusement en suites d’hôtel, pour gens ayant les moyens, pas forcément des milliardaires, car la pension coûte 75F par jour et par personne.
Enfin, c’est très beau, surtout à l’aube.

On gagne le lac de Scutari, plus grand que le lac de Genève. La majeure partie baigne la Yougoslavie, l’autre, l’Albanie.
Le lac est marécageux, couvert par endroit de nénuphars, avec des roseaux, des joncs, des arbres immergés.
Nous atteignons la frontière albanaise par une route à une seule voie, zigzagante, pierreuse, cahoteuse, évidemment non goudronnée, bordée de grenadiers en fruits.

Bienvenue au poste frontière albanais que nous abordons la gorge serrée et l’air gourmé , inondés par les renseignements acides et les conseils de prudence de Vlada laissant planer multiples représailles possibles de la part du régime en place à Tirana.
En attendant, on fait le décompte des montres, des bijoux en or et des appareils photo en notre possession. Prévenue dès Paris, je n’ai rien emporté. Je n’ai donc jamais pris de photo.

Après les séances de bureaucratie, nous nous attendons à être reçus à coups de fusil mais il n’en est rien. Nous récupérons nos passeports sans oser seulement ricaner.

Nous récupérons aussi un nouveau guide, albanais celui-ci, un pépère sympa, philosophe et fatigué qui commence à nous lire dans l’autocar le discours officiellement admis par le parti PPSH et destiné à l’instruction touristique des rares étrangers, environ une centaine, autorisés à entrer quotidiennement, uniquement en autocar, par l’ensemble des frontières albanaises. Nous faisons partie des privilégiés de ce jour.
Tout de suite nous remarquons qu’il n’y a aucune voiture particulière, seulement des voitures officielles. A Tirana, le milieu de la rue est occupé par la foule importante des piétons.

Dans les champs, les femmes au travail s’appuient sur leur bêche pour nous regarder passer.
Elles ont des pantalons bouffants, des tuniques colorées, des foulards par-dessus une autre coiffure, me semble-t-il, ou peut-être sur leurs cheveux relevés. Les fillettes portent les mêmes vêtements.

Le long de la route goudronnée qui mène à Skodja, des pancartes de propagande, des portraits et maximes d’Enver Hodja, le n°1 albanais.
Les plates-bandes te rappellent, en lettres fleuries : « Garde le cœur pur pour le parti ». Je n’y manquerai pas.

Nous traversons des villages où les gamins restent méditatifs et soupçonneux ou nous jettent des pierres. Ma voisine en reçoit une sur la tête. La « zone » ou quelques trous perdus, en Pays occidental, doivent réserver des accueils aussi mitigés. Mais certains répondent à notre Bonjour par de discrets sourires.

Quelques deux cents hommes bruns, cheveux bouclés, barbe de trois semaines, entourent l’autocar à l’arrêt. C’est impressionnant, ce déploiement de force à notre intention. Méfiance et silence, mais, sans doute, intense curiosité.

Il est interdit aux touristes ayant gardé un appareil photo de prendre les paysages, tous censés être des sites militaires, ou bien des femmes, parce que, malgré le voile, cela rend, nous dit-on, les hommes furieux, y compris notre guide, professeur retraité de marxisme-léninisme et d’histoire.
Celui-ci n’est jamais sorti d’Albanie, mais il parle un français pratiquement sans accent, comme beaucoup d’Albanais que nous rencontrons... C’est une longue tradition, une culture que je ne connais pas assez et qui me touche.

Nous visitons une usine de fil de cuivre, installée de machines chinoises. Certaines ouvrières claquent les portes sur notre passage mais d’autres, là aussi, répondent gentiment à nos sourires et sont fières de nous voir nous intéresser à leur travail. Quelques-unes sont très jolies et, loin des voiles de la campagne, portent une blouse et ce rouge à lèvres vif, signe, apparemment, de la liberté et de l’élégance féminine.
La journée est divisée en deux équipes de huit heures plus une équipe de sept heures payée huit, comme chez nous. Les trois huit à peu de chose près.

Que ce soit au champ ou à l’usine, on ne « s’esquinte pas ». Aucun chômeur. Mais nul n’étant intéressé dans le travail, dixit Vlada, capitaliste convaincu qui continue à persifler dans son coin, c’est très relaxe, ce n’est plus la société de consommation avec ses héros stressés par « Time is money ».

Au meilleur Hôtel de Tirana non plus ce n’est pas la société de consommation. Tous les repas sont rigoureusement semblables : purée, viande bouillie, sauce style « collège anglais », en plus soigné... Personnellement, je m’accommode de ce menu répétitif servi avec style... Mais je me demande de quoi se nourrit l’albanais moyen.

Evidemment, il serait aussi plus pratique qu’il y ait de l’eau dans la salle de bain.
Je suis montée en haut du minaret d’une mosquée désaffectée pour découvrir réellement Tirana. « Ici la religion est libre », m’a dit le gardien de la mosquée en poussant un touriste replet dans l’escalier étroit, « mais comme plus personne ne vient, forcément on n’a pas besoin de laisser les lieux ouverts ». Arrivés péniblement au sommet, nous nous sommes écroulés sur la rambarde ouvragée et là chacun a eu droit à la décharge électrique d’une installation sauvage.

Pour nous changer les idées, nous avons cherché une « boite » dans la ville.
Après avoir croisé trois chinois authentiques avec natte et tunique col Mao, nous avons découvert sous des frondaisons, guidés par cette musique orientale qui baigne toute la Méditerranée, une sorte de taverne en plein air, où le seul nom compréhensible sur la carte des boissons est schnaps.

Nos modestes connaissances en trémoussements orientaux nous ont laissés cloués sur nos chaises de jardin. Alors le petit orchestre a démarré un twist inattendu pour faire bouger les occidentaux intimidés. Nous ne pouvions refuser, à la grande satisfaction des libanais des tables voisines. Deux touristes anglais de notre car, plus alcoolisés et moins coincés que nous ont donné l’exemple, et ce quartier de Tirana retentit de rythmes rocks sans que la police, les émissaires du parti ou les chinois montrent le bout du nez.

Le lendemain nous sommes repartis car notre trajet était défini et notre temps de séjour limité. Tout au long de cette route qui nous a ramenés vers le lac de Scutari et la Yougoslavie de Tito, les gens étaient contents de nous vendre des choses, et nous de les leur acheter, pour les aider et pour retrouver, quarante ans plus tard, un souvenir coloré de rouge profond sur le dossier d’un fauteuil.