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Published 17 October 2001

Climat sécuritaire : quel avenir pour les jeunes, à part le soupçon ?

17 octobre 2001

Les craintes et les angoisses générées par les incroyables attentats du 11 septembre et le contexte international de tensions et de guerre ont trouvé un terreau favorable avec la polarisation des débats pré-électoraux sur l’insécurité. Désormais, tout le monde trouve n’importe quelle mesure sécuritaire " normale ", quel que soit son caractère démagogique et superficiel. Au moins, cela lance à la population le message que le gouvernement, sous l’impulsion de l’opposition, " fait quelque chose " pour rendre les rues aux honnêtes gens. Le problème, c’est que cela conforte aussi cette même population qu’il y a sur notre territoire une forme vague et discrète de guerre d’un autre genre. " Couvre-feu ", " mise au pas ", la rhétorique guerrière n’a pas attendu le terrorisme pour inonder le discours politique ciblant les " sauvageons ", ces barbares de l’intérieur, cette jeunesse inconnue et vaguement incontrôlable que l’on associe généralement aux " banlieues ". La plupart des personnalités politiques sont désormais très vigilantes au niveau du vocabulaire qu’ils utilisent en public, mais outre quelques dérapages plus ou moins contrôlés, une peur diffuse et irrationnelle transparaît malgré tout, et se transmet à la population via la caisse de résonance médiatique.

Il y a quelques années, en toute bonne foi, Mme Ségolène Royale avait cru encourager les enseignants de ZEP en déclarant : " Dans une société menacée de l’intérieur par l’ignorance, l’intolérance, la violence, la pauvreté, la solitude, ce sont les enseignants et tous ceux qui travaillent en ZEP qui gardent les nouvelles frontières de la société. " (Ségolène Royale, discours d’ouverture des Assises nationales des ZEP, 4 juin 1998, Rouen). Le langage était abstrait, sans doute, mais les images nous transformaient malgré tout en " remparts " ou en " gardiens " du limes social ; seulement, qui se trouvait encore une fois de l’autre côté ?

Au-delà des maladresses du langage politique, on fait porter à notre jeunesse, et notamment celle issue de l’immigration, un soupçon permanent que les injonctions ponctuelles au " refus de l’amalgame " ne réussissent pas à éloigner. Dès leur naissance, les " beurs ", par exemple, doivent prouver qu’ils ne correspondent pas à la caricature qu’on projette sur eux ; nés sur le sol Français, ils doivent déclarer leur volonté d’être Français quand les autres n’ont qu’à jouir naturellement de leur nationalité. Quand ils se plaignent, on les invite à voir si c’est mieux " chez eux ", alors qu’ils sont nés et vivent à Mantes-la-Jolie, et y passent plus de vacances qu’au " bled " de leurs parents... C’est avant tout eux qui subissent les " petites " mesures sécuritaires qui ne dérangent personne et qui flattent l’électorat, mais certains confirmeront que la fouille des coffres de voitures n’avait pas attendu les récentes décisions du Premier Ministre. La délinquance n’est pourtant pas le monopole des jeunes, mais ils sont identifiés à la petite, qui dérange plus que la grande parce que cette dernière brasse des milliards abstraits, implique des gens élégants, et se fond trop étroitement dans les flux financiers " honnêtes " qui alimentent les places boursières et décident du sort du monde. La France, terre de croisements, d’échanges et de brassage, est plus prompte à souligner l’étrangeté de sa jeunesse et à exiger d’elle des gages, qu’à se reconnaître en elle et à valoriser ses contributions.

Avec les jeunes, la société se complaît dans le soupçon perpétuel, le doute, l’absence de confiance. Dans une ère marquée à la fois par des pratiques cyniques et une " langue de bois " d’un angélisme tout rhétorique, on préfère afficher les stigmates de la défiance plutôt que de travailler sur le rapport humain, les procédures les plus efficaces, les démarches les plus convaincantes. Le débat pour l’installation des caméras revient d’ailleurs à l’ordre du jour dans notre établissement, à la lisière du Val Fourré, un de ces lieux où il faut toujours prouver davantage qu’ailleurs que les élèves suivent une scolarité normale, avec ses hauts et ses bas. Les dispositifs envisageables ne laissent espérer aucune efficacité crédible, mais peu importe : la technologie sécuritaire est en vogue, malgré ses déficiences patentes dans les troubles internationaux actuels. Pour avoir un banc de montage afin d’utiliser la vidéo de manière pédagogique et créative dans la classe, c’est très long et difficile ; mais équiper le lycée de systèmes de caméras qui traqueront les délinquants de l’intérieur, la région nous l’offre immédiatement. Quand les humains ne veulent pas s’impliquer pour résoudre des problèmes humains, la technologie est commode ; mais il est désespérant que le dialogue avec la jeunesse soit si défaillant qu’il faille, comme dans loft story, braquer des caméras sur eux pour leur montrer qu’on s’intéresse à eux. Le soupçon, la défensive, le moralisme hypocrite et les slogans simplistes deviennent les réponses faciles au malaise des jeunes dans un monde qui ne leur propose aucune vraie ambition collective désirable au-delà de l’individualisme matérialiste libéral.

On s’étonne que la morale n’ait plus d’effet, que les campagnes lénifiantes ne marchent pas, et on renforce aussitôt les dispositifs de morale en réactivant à l’école une forme un peu actualisée de l’éducation civique d’antan - car bien-sûr, dans leurs cours, les enseignants issus du " laxisme post-soixante-huitard " ne transmettaient pas ces principes... L’éternelle solution de " prévention ", c’est la campagne de " publicité " : des spots aux belles intentions perdues au milieu des sirènes commerciales de tous les annonceurs privés, qui eux, n’hésitent pas, pour séduire un " cœur de cible " de plus en plus jeune, à flatter les instincts les plus mesquins, égoïstes et cyniques ; sans parler des " parrains " célèbres, issus de la chanson et du sport, domaines où la compétition impitoyable et l’argent roi s’imposent au-dessus de toute morale. Devons-nous nous étonner que les jeunes préfèrent saliver devant les vitrines de centres commerciaux plutôt que de se construire une réflexion et un avenir à l’école ? Ils ont pourtant davantage les moyens de trouver en eux des ressources pour s’épanouir intellectuellement ou professionnellement que d’alimenter la grande machine de consommation... Mais l’ambition que les médias et la société leur proposent, c’est la dimension d’acheteur " libre " . En période de menace terroriste, il relève du " devoir patriotique " de consommer et les patrons qui licencient massivement " en raison de la conjoncture " en appellent à la " décence " quand des travailleurs osent broncher sur leur " pouvoir d’achat "... Les supermarchés, souvent cités dans le débat sur la vidéo-surveillance comme une référence ultime, deviennent le havre de paix et de sécurité idéal de la société ultra-libérale : les consommateurs, qui au travail souffrent de la pression impitoyable que font peser sur l’ensemble de l’économie des grandes surfaces surpuissantes, passent leur week-end dans ces zones industrielles hideuses qui leur feront faire " des économies " en leur vendant toutes sortes de biens superflus de médiocre qualité mais " bon marché " ; pour assurer le bon déroulement de cette grand-messe consumériste, des systèmes exhaustifs de caméras traquent tout perturbateur éventuel en même temps qu’elles permettent à des vigiles sous-payés de protéger leurs intérêts. Les jeunes, pour être acceptés dignement dans ces temples que presque toute la société plébiscite, ont intérêt à afficher docilité et solvabilité. Là, le climat sécuritaire n’est pas un problème mais un allié ; le respect, la citoyenneté, l’autonomie et la distance critique n’ont de vertus que celles qui peuvent contribuer à former des consommateurs tranquilles et des travailleurs dociles et flexibles. N’est-ce pourtant pas le seul horizon enviable que nous faisons miroiter à nos enfants au quotidien ?

Quelle hypocrisie, aussi, dans l’apologie du sport qui sert d’exemple aux jeunes, voire aux peuples, dans l’imagerie officielle. La rencontre de football " historique " France-Algérie en a fait une édifiante démonstration, dans une effusion de discours angéliques masquant bien des non-dits. Après le match, où nous étions fier d’aligner Zidane, " meilleur joueur du monde ", que d’émois pour un envahissement de stade sans violence quand tant de matches du PSG finissent en batailles rangées ! Et les " troisièmes hommes " de la présidentielle n’ont pas tardé, tout bien considéré, à s’offusquer que la Marseillaise ait été sifflée: ne faudrait-il pas l’apprendre plus sérieusement à l’école ? Dans le cadre de l’Education civique, les jeunes ne devraient-il pas la connaître, la chanter, faire allégeance au drapeau ? A nouveau, les valeurs de la France se retro uvent accrochées à des symboles, des icônes, qui alimentent les injonctions et les mesures caricaturales, mais sont contre-productives, voire absurdes. Autant j’accepte cet hymne comme un symbole national conventionnel hérité d’une histoire, autant je serais embarrassé d’expliquer la notion (française ?) de " sang impur " en classe et de justifier l’appel sanglant aux armes ; alors peut-être ferait-on mieux de ne pas trop en rajouter quand des jeunes sifflent la Marseillaise pour " chauffer " les bleus et les déconcentrer. Ne sont-ce d’ailleurs pas les belles valeurs sportives que la société leur a transmises ? Pour monter qu’on est quelqu’un, être reconnu, avoir de la valeur, il faut gagner coûte que coûte, c’est-à-dire être le meilleur des meilleurs dans un de ces sports ultra-professionnels contrôlés par des multinationales dont l’unique vraie morale est l’argent ; il faut battre des adversaires et des records - rien d’autre n’intéresse la télé, qui est prête à fermer les yeux sur le dopage tant que le spectacle y est. Pour exister par le sport, les jeunes sont insidieusement incités à prendre des drogues pour ressembler à ces champions adulés qui semblent incarner leur seul horizon possible. La concurrence acharnée, la compétition extrême, sont les principales valeurs sportives aujourd’hui, où elles reflètent les valeurs économiques et financières qui régissent nos vies de manière quasi-religieuse, mais l’hypocrisie de " l’espace public " n’apprécie pas que la jeunesse nous renvoie la réalité de notre société dans la figure. Plutôt que de placer toutes nos valeurs humanistes dans le football, où l’irruption de quelques excités sur le terrain devient aux yeux de nos futurs candidats à la présidence un affront à la Nation française, nous devrions être avant tout soucieux d’exprimer au peuple algérien, victime dans des proportions invraisemblables des fanatiques du GIA, la même compassion qu’avec le peuple américain. Comment peut-on, en effet, avec les Algériens, chercher à magnifier si futilement ce qui nous sépare quand tant de choses nous lient ? Mais encore une fois, le climat sécuritaire, et, à défaut d’amalgames, les confusions inavouées entre terrorisme, délinquance, et Islam, trouvent matière à s’auto-alimenter.

C’est justement ça qui montre l’inconséquence de tous ceux qui ne trouvent comme thème de campagne que le schématisme sécuritaire à brandir : dans cette logique primaire de guerre civile mentale, la paranoïa s’érige en prudence, et tout concorde forcément à justifier la machine du soupçon. Les libertés durement gagnées n’ont qu’une importance très relative face à l’impératif sécuritaire, et le seul idéal qui vaille est celui de la forteresse, où l’on peut se retrancher à l’abri des autres. Le problème est que l’esprit sectaire se moque des défenses et des frontières : il s’insinue et progresse comme un virus, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. En flagornant l’instinct de préservation du semblable par des moyens contre-productifs, le climat sécuritaire dévalue la liberté et neutralise l’irruption de nouveauté, de créativité, d’inconnu dans l’ambition sociale et dans la relation pédagogique. A force d’exacerber les antagonismes, de confondre " justice " et " vengeance ", d’assimiler " sanction " et " violence ", cette logique mortifère radicalise les populations, envenime les conflits et fige des instincts communautaristes haineux, germes de guerre et de misère. Arrêtons donc de nous construire des prisons dorées qui amplifient la détresse de tous ceux à qui on refuse un avenir ; arrêtons de manier le soupçon en guise de dialogue. Pour construire un monde meilleur, plus libre, plus égalitaire, plus fraternel, c’est précisément contre toutes les formes de retranchements sectaires qu’il faut lutter, et la démagogie sécuritaire en fait partie.

© Vincent Smith, 17 octobre 2002 - Tous droits réservés.