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Published 8 July 2011

"Black Swan", ou la dialectique d’un parcours d’expression scénique

Un film de Darren Aronofsky (2010) avec Natalie Portman, Vincent Cassel...

Le film "Black Swan", de Darren Aronofsky, a été une intense émotion cinématographique. Nous l’avons vu avant-hier soir avec Sabine à la maison, en grand sur notre mur (via vidéo-projecteur et chaîne hi-fi); à défaut d’une salle de cinéma, les conditions de visionnement comptent pour entrer dans cet univers magnifique et éprouvant à la fois. J’ai été un peu surpris de réactions d’amis, très négatives. Je savais que l’accueil avait été contrasté, mais guère plus. Natalie Portman avait eu un Oscar pour ce rôle, mais on a déjà vu les Academy Awards récompenser des prestations convenues, formatées pour l’occasion.

C’est au contraire à un puissant chef d’oeuvre que j’ai eu le sentiment d’assister pour ma part (et Sabine aussi). Après tout, les oeuvres d’art sincères n’aspirent pas à être perçues uniformément, avec une appréciation unanime: nous avons des sensibilités différentes, et le "moment" où nous rencontrons l’oeuvre peut lui aussi influer grandement sur notre réception. J’ai, en ce qui me concerne, été happé par ce parcours violent, dialectique, cruel mais en même temps sublime vers l’arrachement de soi pour toucher à un accomplissement artistique.

Il ne faut pas voir le film comme une sorte de documentaire réaliste sur la danse - ceux qui avaient des attentes en ce sens en sont manifestement ressortis déçus. Le film est une fable métaphorique de la terrible lutte intérieure en jeu pour accéder à une expression artistique, impliquant le corps (tout le corps, incluant l’esprit). J’ai aimé le tempo rythmé comme un ballet, la dramaturgie violente, la relecture contemporaine du ballet sous une forme brutale à la fois sensuelle et quasi-métatextuelle... La mise en abyme du ballet est la pierre de touche d’une ré-interprétation vive et dépouillée, réduite à l’essentiel, qu’évoque le personnage de Vincent Cassel quand il expose ce qu’il cherche à faire dans sa nouvelle version du Lac des Cygnes. Le réalisateur accomplit précisément cela, en faisant des coulisses, de la préparation du ballet, le lieu central de son propos, la scène à la fois de sa version du ballet et de son discours artistique. Comme dans Shakespeare, la réalité des êtres est représentée comme la synthèse de visages contrastés, l’union dans un même personnage de pulsions et d’aspirations opposées, la simultanéité dans le regard sur le monde d’une vérité et de sa perception contraire. Une dualité intérieure à résoudre, porteuse de conflits et de douleur, mais aussi de dépassement et de sublimation. L’art de la scène s’en nourrit, et lui donnant une spatialité extérieure.

La quête de l’expression scénique est tout à la fois un parcours de recherche et de dépassement de soi, de travail intense jusqu’à la souffrance, d’exploration d’une forme de folie où l’aliénation et la schizophrénie sont des ingrédients sulfureux de l’accomplissement artistique; c’est ce que nous dit le film, mais ces idées faciles à concevoir rationnellement ne prennent véritablement corps que dans l’alchimie d’une mise en scène, d’une interprétation qui sublime un ou des désirs et transmute la perception du réel. A la fin du film, ce qui compte n’est pas ce qui arrive vraiment aux personnages, qui ne sont de toute façon que des motifs de fiction, mais ce qu’ils ont permis de faire passer de cette quête vers une beauté ambiguë et douloureuse. L’imagerie de petite fille de la danse et ses enfermements aliénants laisse place à une appréhension violente et sexuée de son corps, qui n’abolit pas pour autant les rêves de petite fille. La libération et l’aliénation se heurtent, se mêlent, se confrontent, s’inversent... Le cygne noir et le cygne blanc sont interprétés par la même danseuse. Le corps, pour s’exprimer, murit, vieillit dans une dialectique endiablée vers la mort: mais c’est la grandeur et la misère de la condition humaine qui s’incarne là.

Vincent Smith

PS: Sur la Danse, j’ai également adoré le documentaire sur l’expérience pédagogique menée par Pina Bausch avec des lycéens, "Dancing Dreams" ("Rêves dansants"). Dans un style très différent, on retrouve les leviers de la conquête artistique par le travail sur le corps. Il y a beaucoup à dire sur la dimension théâtrale/scénique de la relation pédagogique, surtout dans ma matière, en anglais, qui suppose de changer ses habitudes corporelles françaises pour assumer une autre dynamique physique d’expression et de prononciation. En tout début d’année, c’est moi qui fais l’acteur et les élèves qui observent; l’objectif, en fin d’année, c’est que ce soit plutôt l’inverse - ils se seront alors appropriés quelque peu la langue...