Les limites des mesures locales et quelques axes pour une vraie réflexion politique.

(actualisé le ) by Cybervinnie

Lundi 18 décembre 2000

De nombreux établissements, dans la région parisienne comme ailleurs, sont aujourd’hui touchés par une dégradation préoccupante du climat de travail et une multiplication de faits de violence graves envers élèves et personnels. Le débat éducatif a beaucoup porté sur le type de pédagogie qui devrait s’imposer dans les classes et la responsabilité des enseignants. Pourtant, sur le terrain, d’autres problèmes structurels majeurs nous semblent jouer un rôle essentiel dans le malaise actuel, et ceux-ci ne sont paradoxalement jamais évoqués alors qu’ils dépendent précisément de l’initiative politique.

Un lycée polyvalent comme le nôtre (Jean Rostand, Mantes-la-Jolie, 78) constitue un point d’observation intéressant puisque entre ses sections générales, techniques et professionnelles, il propose un échantillonnage complet des voies de formation accessibles après le collège. Situé en ZEP, à côté du Val Fourré, il a la chance d’être pour l’instant plutôt bien doté et les personnels y travaillent depuis des années dans un esprit solidaire au profit des jeunes qui nous sont confiés. Face aux problèmes de violence, nous avons multiplié les initiatives, qui vont du programme des " adultes référents " (dialogue suivi avec des jeunes en difficulté) au " Groupe des 14 " (écoute et réflexion), des opérations vers le collège aux journées d’activités culturelles et sportives, des ateliers artistiques aux interventions de musiciens et d’écrivains tels que MM. Assouline et d’Ormesson tout récemment. Nous avons une haute considération de notre mission et sommes attachés aux principes de l’école laïque de la République, aspirant à offrir une chance égale à tous. Néanmoins, nos moyens restent ceux de personnels de l’Education Nationale, et ces possibilités ne permettent pas de tout régler.

Contrairement à certains clichés, l’enseignement en " banlieue " n’est pas en complet délabrement ; qu’ils viennent du Val Fourré ou d’ailleurs, nos élèves travaillent et apprennent dans nos classes, et nous sommes attachés à maintenir à leur égard une exigence qui leur permettra de prétendre autant que n’importe qui d’autre à un avenir satisfaisant. Que les parents viennent voir les machines performantes aux dernières normes de sécurité sur lesquelles travaillent nos élèves de BEP industriels et ils seront convaincus que ces derniers suivent une formation de qualité, qui débouche sur de vrais métiers. Pourtant, une grande lassitude nous saisit lorsque nous constatons certains mécanismes pervers du système éducatif actuel et le manque de lucidité qui anime des directives arbitraires, prises généralement pendant les vacances sans le moindre souci de dialogue.

Nos autorités politiques doivent arrêter de fermer les yeux sur l’inégalité et la violence que génère un système qui se prétend égalitaire mais se contente d’apparences et ne se donne pas les moyens de traiter certaines réalités du terrain. Il faut accepter de reconnaître que certains élèves sont totalement récalcitrants à un système scolaire normalisé de masse, malgré les efforts des enseignants. On ne peut pas se satisfaire de cette fuite en avant qui consiste à faire monter de classe des jeunes déjà déscolarisés de fait au sein même du collège pour finir, à un âge où il est trop tard pour les structurer et les rendre autonomes, par s’en " débarrasser " au lycée (exclusion, démission...) après des années de dégâts pour eux-mêmes et leur environnement. Ces jeunes doivent être pris en charge assez tôt et de manière complètement différente, dans des environnements individualisés, valorisants, spécialisés, bénéficiant grâce à des formateurs volontaires et expérimentés de toutes les recherches pédagogiques adaptées dans le cadre d’une approche différente du savoir. Au lieu de cela, on leur impose un cadre scolaire normatif qu’ils ne peuvent supporter pour préserver des apparences d’égalité ou alimenter des statistiques rassurantes; or ne pas offrir de solutions alternatives à leur échec génère des comportements de rejet qui ne peuvent que s’exprimer dans la marginalisation et la violence.

Quel bénéfice tire-t-on de cette situation ? Qu’espère-t-on lorsqu’on envoie des élèves déjà en perdition au collège vers des BEP Structures Métalliques parce que là " il y a de la place " alors que, forcément débordés là aussi, ils continueront à rencontrer l’échec et à se rabattre sur des comportements violents, anti-institutionnels ? A quoi servent les campagnes de valorisation des BEP - qui mènent effectivement vers de vrais emplois recherchés - lorsqu’ aucune solution n’est envisagée au niveau politique pour des jeunes qui, placés par défaut dans des classes auxquelles ils se sentent étrangers, ne font que déstabiliser ces sections et compromettre la formation des autres ?

Il ne suffit pas de donner un statut de lycéen à un jeune pour faire disparaître ses difficultés ; et un élève démotivé, en errance, n’a pas plus de chance de réussir dans un BEP " où il reste de la place " que dans des sections techniques ou générales. Ce problème appelle des décisions politiques urgentes. Le souci de donner l’impression statistique que presque tous les élèves reçoivent une formation jusqu’à un baccalauréat présenté comme unique consécration valable du parcours éducatif ne produit qu’une normalisation de surface qui contredit la volonté affichée d’individualiser les formations et d’orienter positivement les élèves. Il faut travailler à valider des formations différentes, aux diplômes valorisés. Les BEP débouchent sur de vrais métiers souvent recherchés; cependant, il y a aussi besoin d’autres voies éducatives, traitant de manière valorisante le problème de jeunes aussi peu susceptibles de suivre des BEP que les voies générales ou techniques actuelles.

Ce manque de solutions alternatives se retrouve également dans la problématique plus générale du redoublement. Certes, le redoublement n’est pas satisfaisant. Il est pourtant également contre-productif d’enfoncer dans l’échec des élèves qui n’ont pas acquis les compétences nécessaires en les faisant passer dans la classe supérieure, avec ses exigences propres et ses nouveaux programmes. Dans certaines sections, le " passage à la lettre " de première en terminale est un recours systématique, et ne contribue certainement pas à motiver les élèves à s’investir dans des cours qui, comble du paradoxe, ne sont de toute façon pas déterminants pour la progression de leur scolarité ; mais qu’en est-il réellement de leur formation au bout du compte ?

Il sort régulièrement une multitude de textes aux intentions louables - diminuer la violence institutionnelle - mais qui s’appliquent en fait à déresponsabiliser complètement les élèves en même temps qu’on nous demande de les former à la responsabilité citoyenne. Comment éduquer les jeunes aux règles nécessaires d’une vie en commun quand on leur dit en même temps que, quoi qu’ils fassent, cela ne changera rien et ce seront d’autres qui répondront de leurs actes ? Sans notion de responsabilité, comment espère-t-on mobiliser des élèves pour participer aux instances mises en place pour augmenter leur influence sur les orientations des établissements ? Les règles et instructions, à force de déplacer toute responsabilité sur les personnels, finissent par gommer les repères des jeunes, qui sont alors livrés aux repères beaucoup plus clairs mais primaires de la bande, de la loi du silence et de la domination du plus fort. Nous refusons cette dérive, à laquelle mènent pourtant de nombreuses mesures de ces dernières années, trop peu à l’écoute des conséquences concrètes sur le terrain d’intentions généreuses mais plus intellectuelles qu’efficaces.

Le principe de " l’élève au centre du système éducatif ", évident et séduisant de prime abord, recèle finalement de nombreux pièges. Non seulement il semble suggérer sournoisement que le système était auparavant conçu pour le bien-être des personnels, dont de supposés " privilèges " doivent donc être supprimés, mais il accompagne une politique de l’école normative où tout tourne autour d’un élève modélisé à l’instar d’une grande roue autour d’un centre immobile. On focalise tout sur les personnels et leur responsabilité : au niveau de leur travail, plutôt que de traiter les abus individuels directement, on englobe l’ensemble des personnels dans une suspicion médiatique insupportable qui les décrédibilise dans l’opinion publique et face aux jeunes qu’ils doivent former. On prétend remédier à la violence symbolique de certains enseignants, mais en fait, on rend les profs redevables de toute la violence de la société et de l’institution scolaire. Et pendant que les personnels se débrouillent avec toutes les contradictions qui leur sont imposées, le système dominant, aux " lois " économiques si implacables, maintient ses règles et ses normes, et marginalise sans complexe ceux qui ne s’y adaptent pas.

A l’Education Nationale, des réflexions judicieuses ont souvent été récupérées pour être normalisées, schématisées et imposées à tout le monde arbitrairement et autoritairement, sans prendre en compte la diversité humaine des enseignants comme des élèves. L’obsession de l’évaluation statistique et de l’apparence formelle a effacé de nombreuses réalités humaines sous des formules rhétoriques. Il est temps de s’intéresser authentiquement aux gens, sans démagogie, avec la volonté que les principes de notre école publique, égalitaire et laïque existent réellement. Pour cela, il faut investir dans des structures et des formations adaptées non à " 80% d’une classe d’âge " mais à tous, en traitant des problèmes précis par des réponses précises. Pour nous, une vraie politique éducative ne consiste pas à signer des textes grandiloquents s’adressant à l’école " du 21ème siècle " ou " du 3ème millénaire ", mais à laisser tourner ce qui marche plutôt bien et à s’attaquer avec courage aux vraies difficultés. C’est ce que nous attendons désormais de nos autorités.

© Vincent Smith, 2002 - Tous droits réservés

Professeur d’Anglais au Lycée Jean Rostand (ZEP), 66 rue Fernand Bodet, 78200 Mantes la Jolie - tel : 01 30 94 09 21