Violence et sécurité

(actualisé le ) by Cybervinnie

Vincent Smith - Février 2001

Beaucoup d’enseignants sont préoccupés par les problèmes de violence dans nos établissements, et les solutions ne sont pas simples. Néanmoins, il y a de quoi être perplexe face à la tournure que prend le débat sur la sécurité. Déjà annoncé de toutes parts comme " le grand thème de la présidentielle ", il donne lieu à une surenchère sécuritaire d’autant plus paradoxale qu’elle se présente au niveau de l’analyse sous le masque de la raison statistique et du quasi-consensus politique. Or c’est bien là que les choses déraillent. Les chiffres officiels tombent et aussitôt les interprétations faciles envahissent les discussions de bistrot que radios et télévisions ont érigé en moments de haute réflexion: la croissance et le chômage baissent, donc la délinquance - qui, elle, augmente - n’est pas due à la misère mais à la permissivité post-soixante-huitarde. Sur fond de bataille de bandes à la Défense, les journaux télévisés passent de l’explosion des vols de portables et des fraudes à la carte bleue aux solutions prônées par le modèle anglo-saxon : caméras, répression, " tolérance zéro " - solutions d’autant plus séduisantes pour ces médias qu’elles sont télégéniques. On se sent effectivement soulagé de voir la vidéo floue d’un forfait " pris en flag’ ", comme si l’image " réelle " impliquait aussitôt l’arrestation du délinquant - de même que les images de bombes chirurgicales durant la guerre du Golfe nous assuraient que " toutes les cibles ont été détruites ". Quoi de plus rassurant, aussi, de voir la police infliger sans pitié une amende à un propriétaire de chien ou à un fumeur : si les honnêtes gens sont si strictement encadrés, les voyous ne doivent plus oser sortir !

Et nos petits jeunes de " banlieue ", nos élèves, sont en première ligne de la curée : assimilés à des icônes, ils sont réduits au fil d’images sensationnelles à leurs codes, leur " légende ", leur " culture ", auxquels beaucoup s’empresseront assurément de se conformer. Tant mieux pour les marchands qui fournissent les équipements (casquettes, chaussures de sport, vêtements de marque, voitures nerveuses...). De formes d’expressions populaires authentiques telles que le hip-hop, les maisons de disque exploitent avec complaisance la signalétique gangster et en font une vraie vitrine de la filière du self-made man des banlieues. Quand il s’agit de vendre, le petit jeune des cités est paradoxalement un bon client, même s’il n’entre qu’avec difficulté dans les magasins et pas du tout dans les boîtes de nuit " branchées " (il ne faut quand même pas mélanger les genres !). Les gros sous, eux - quelle que soit leur origine - circulent, et le bien-être de la société ne dépend manifestement que de ça. C’est sans doute pourquoi les banques garantissent une si parfaite fluidité des échanges, et que la finance est si peu prioritaire dans le classement des menaces publiques: sa délinquance aussi énorme et tentaculaire qu’invisible, le laxisme de ses techniques virtuelles, sa violence aseptisée, sa pression corruptrice sur la vie démocratique, tout cela est bien moins angoissant que le voyou basané qui dit " ouaich." à toutes les phrases et se caricature en marchant comme un caïd. De même que l’inspection est plus prompte à exclure un jeune du val fourré qui a détourné la carte scolaire que de sévir dans les établissements parisiens où la future élite du pays s’adonne à cette pratique dans des proportions inimaginables.

Il reste que la violence parmi nos jeunes est une réalité et nous inquiète. Agressions, racket, bagarres, violence gratuite, dégradations. nous voulons que ces questions soient analysées sérieusement. Quand on doit exclure du lycée à 16 ou 17 ans un jeune voué à finir en prison, où il pourra apprendre à devenir un vrai gangster, à moins qu’il ne tienne pas le coup, on se dit quand même qu’on a raté quelque chose. Déstructuré, désouvré depuis des années, et pourtant avançant par défaut dans le système scolaire qui n’a d’autre choix pour " s’en débarrasser ", il est arrivé au bout de son " éducation ". Il n’est pas question de chercher des responsables, des coupables, de l’exempter de ses fautes. On peut cependant se prendre à rêver que toutes les recherches pédagogiques, psychologiques, humaines du monde, foisonnantes, aient trouvé quelque moyen à un âge où c’était encore possible de l’aider à se construire une place dans la société. Il n’y a aucune garantie de réussite, mais le succès est souvent au moins proportionnel à l’effort. On peut aussi imaginer des autorités pour lesquelles la " citoyenneté " n’est pas une simple mission de pacification, mais un processus actif où la responsabilité individuelle a une vraie place signifiante, au-delà des dérives formalistes aux relents judiciaires. Enfin, l’utopie va jusqu’à essayer d’analyser les problèmes dans toute leur complexité, et non sous le seul prisme combiné des modèles économiques dominants, des techniques " modernes " de management, des statistiques et des sondages.

Il faut pourtant garder parallèlement une bonne dose de réalisme. Il est clair qu’on décrédibilise les règles justes au profit de la loi de la jungle et du silence lorsqu’on ferme les yeux sur les infractions. La justice est garante de l’égalité. Mais il faut aussi reconnaître qu’une société qui polarise son " sentiment d’insécurité " sur une catégorie déjà fragilisée mais bien identifiée ne veut pas regarder en face la violence sociale, économique et institutionnelle qu’elle génère et entretient. De même que ceux qui prônent la vente libre des armes aux Etats-Unis ont beau jeu ensuite d’exorciser au bout du couloir de la mort la violence extrême qu’ils alimentent, il est hypocrite de n’aborder la violence des voyous que sous l’angle individuel et moral : quand les richesses augmentent parallèlement aux inégalités, que le besoin de consommation est érigé en valeur suprême, que la convoitise matérielle et l’égoïsme de consommateur sont martelés et divinisés partout dans des " réseaux de communication " sur-puissants, que la précarité augmente à mesure que le chômage baisse, que l’enrichissement boursier déstabilise l’emploi et les acquis sociaux, que la pauvreté des uns est utilisée comme argument pour faire accepter aux autres précarité et flexibilité, et que la pensée même n’admet pas la diversité qu’elle prétend prôner, il n’y a rien d’étonnant que la délinquance soit conforme à l’air du temps.

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