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Published 31 August 2012

Hommage à Serge

Mot lu lors de la cérémonie funéraire de Serge, le 30 juillet 2012:

SERGE

Montpellier - Lundi 30 juillet 2012
 

La mort a beau faucher au hasard, sans logique ni principe, la disparition brutale de Serge nous a d’abord inspiré incrédulité et sentiment d’injustice : jeune retraité de quelques mois, il avait la tête pleine de projets de recherches, d’excursions et d’activités enrichissantes. Il avait passé quelques jours en juin sur la terre de son père, avec sa sœur et papa... Il avait vu Bruno et Carla... Il était chez lui avec Thérèse, il était bien. 
 
C’est le soulagement que l’on peut ressentir au milieu de l’immense détresse qui nous assaille. Serge avait tellement à faire encore... mais il n’avait rien à regretter. Avec sa gentillesse habituelle, il nous a constamment accompagnés, même quand il n’était pas avec nous: c’est lui qui m’a annoncé les résultats du brevet de Mateo au début du mois avant que j’aie pu vérifier moi-même. Il a aussi tenu à envoyer une petite enveloppe à Chimène qui s’était fait voler son porte-monnaie, pour compenser les quelques sous qu’elle avait perdus. Chaque fois qu’on avait une question de droit, de généalogie, et plus généralement une décision ardue à prendre qui exigeait de la connaissance et du jugement, on lui soumettait parce qu’il allait nous répondre en ne se fiant pas simplement à son bon sens, mais aussi à la lecture précise des documents qu’il allait nous fournir en copie. Avec cette même rigueur, il a débloqué en Corse des générations d’indivision et nous a permis de garder un pied sur la terre de Marcagiolu.
 
Depuis la terrible nouvelle, les cousins à Monacia ont défilé à la maison pour lui rendre hommage et apporter un peu de réconfort à maman, dont il a toujours été si proche. Eux-mêmes avaient vu Serge rayonnant, il y a un mois - il avait dansé, il avait partagé de bons souvenirs... Ces souvenirs qui nous ramènent aussi le sourire: du petit frère imaginatif qui jouait aux cyclistes de plomb sur le carrelage de Vernouillet, au tonton prévenant qui s’amusait avec Joël et moi des cadeaux qu’il nous faisait, jusqu’au voyageur curieux qui aimait découvrir les beautés du monde avec Thérèse, il nous faisait partager son appétit de vivre et sa rigueur intellectuelle. De la Bretagne à la Corse, des Cévennes à l’Alsace, du Canada à l’Ecosse, ses recherches généalogiques de haute volée ont tissé un foisonnement de liens familiaux dans le temps et l’espace. Voici une semaine, il m’annonçait avoir trouvé un ancêtre des enfants, « bangard en 1530: record généalogique toutes lignes confondues », selon ses propres mots - et s’il le disait, c’est que c’était du solide; en décembre dernier, il écrivait sur notre site que "dans le domaine de la stricte généalogie individuelle, il faut se garder de la tentation de remonter à tout prix dans le temps quitte à forcer toute vraisemblance et, y compris, en inventant des liens généalogiques non établis". Grâce à son aide minutieuse, papa a pu retrouver des parents en Ontario - et des hommages sont aussi venus de là-bas ces derniers jours. Serge avait pareillement remonté les lignées de Sabine, qui l’aimait comme s’il était son propre oncle. Nous tous, nous l’aimions tendrement car il suffisait d’échanger un peu avec lui pour se sentir bien. 
 
Et Serge ne s’arrêtait pas là: toujours prêt à découvrir plus, toujours prompt à créer du lien, il nous a transmis, humblement mais sûrement, un patrimoine intellectuel et humain des plus précieux. Il a écrit, il y a quelques années, sa version de l’histoire que lui racontait papi, celle de Babbu Marc et du poirier tordu, où un grand-père corse recueillait un petit Maure perdu, et le rendait à ses parents réapparus un jour sur les côtes de Monacia: ceux-ci auraient laissé, pour remercier le généreux patriarche, un trésor caché au coeur d’un mystérieux poirier. Serge terminait son récit par ces mots: "J’ai compris, bien des années après, qu’à coup sûr, le vrai trésor, c’était l’histoire de Babbu Marc." Et du gamin qui écoute, il est devenu le grand-père qui raconte...
 
Partager, transmettre, dans l’ouverture à l’autre, cela a été toute sa vie. Même l’austère code des impôts était pour lui l’occasion de porter haut les valeurs d’égalité et de justice qu’il plaçait dans l’homme. Il aimait Jaurès, le socialiste pacifiste qui fut assassiné un 31 juillet, il y a presque 98 ans jour pour jour, à l’aube d’une guerre qui a broyé une génération de paysans et d’instituteurs... Il aimait Zola, notre voisin de Médan, qui avait courageusement défendu Dreyfus et qui décrivait la vie des petites gens. Il aimait Camus, enfant de la Méditerranée, lui aussi fauché prématurément, et qui, dans son attachement à la terre de sa jeunesse, puisait l’inspiration d’une œuvre littéraire et philosophique imprégnée de justice et d’humanité. Serge voulait faire les choses bien, humblement mais dignement, comme on vivait à Ritticiolla ou dans les fins fonds du Poher; il voulait vivre sans fioritures mais avec détermination, comme on marchait sur des kilomètres jusqu’à l’école d’Aullène.
 
Fidèle à ses valeurs comme à ses proches, il voudrait assurément, aujourd’hui, que nous poursuivions son sillon: alors ne soyons pas trop tristes... Pensons à sa présence joyeuse et stimulante, et pour lui être fidèles à notre tour, attachons-nous à écouter ce qu’il nous dit encore, et sans flancher, à perpétuer sa vitalité.