Vidéosurveillance dans les établissements scolaires

Quand les caméras sapent l’éducation

(actualisé le ) by Cybervinnie

Juin 2004 - [A savoir: En décembre 2004, l’APAVE a proposé à l’administration du lycée Jean Rostand de Mantes un plan d’équipement d’une centaine de caméras! Suite à une réunion publique à Mantes sur la vidéosurveillance, où François et moi intervenions au titre de Sud éducation, des articles sont parus sur le sujet dans la presse locale... - VS]

Comme autant de « mesures de sécurisation » que les politiques peuvent inscrire sur leur CV électoral, l’installation de caméras de vidéosurveillance dans les établissements scolaires progresse et se pose comme une réponse à des problèmes de société, importée d’Angleterre et des Etats-Unis dans une confusion de rhétorique sécuritaire et d’appel au pragmatisme. Face à ce déferlement, le désarroi d’enseignants qui croient encore aux valeurs de leur métier ne pèse pas lourd. Jamais, en effet, ce qu’ils ont à dire sur les implications sociales et éducatives de la vidéo-surveillance ne fait le poids face aux mirages de la sécurité électronique, propagés à longueur de médias par des spécialistes dont certains oublient de mentionner leurs intérêts commerciaux en la matière.

Dans leur travail quotidien à l’école, les enseignants ont par exemple à faire étudier des textes d’auteurs de référence comme George Orwell ou Ray Bradbury, présents dans la plupart des manuels scolaires d’Anglais, qui font réfléchir sur les conditions sociales d’aliénation des populations à un ordre ultra-normatif, notamment à l’aide d’outils électroniques. Comprendre ces textes, pour les élèves, c’est justement s’approprier ces problématiques dans une perspective de construction de leur place active dans une société démocratique, bâtie sur des valeurs à défendre. Et puis ils reviennent à leur environnement scolaire, et cette même institution qui se gargarise du terme de « citoyenneté » utilise sans complexe des méthodes contre lesquelles elle prétend leur apprendre à se prémunir.

Pour tous les enseignants qui ne reconnaissent pas leur école dans l’image médiatique d’une citadelle assiégée par la barbarie intérieure[1], c’est le sens même de leur travail dans les classes qui est ébranlé par la banalisation des caméras de surveillance. Les valeurs éducatives sur lesquelles les élèves doivent construire leur maturité sont-elles à ce point marginalisées dans la société actuelle pour qu’elles fassent pâle figure dans un débat de conseil d’administration d’établissement face à la promesse péremptoire et mensongère de pacification par la vidéosurveillance ? Est-il sain, pour le futur citoyen, de lui faire croire qu’il sera mieux - plus libre car plus en sécurité - dans un environnement où l’on diminue constamment la présence humaine mais où l’électronique assure le contrôle social? A quel moment pose-t-on clairement les limites entre ce qui sépare les méthodes respectueuses des valeurs démocratiques et celles qui ne sont dignes que d’autocraties méprisables ?

Souvent, dans les débats expéditifs qui précèdent l’installation de la vidéosurveillance dans les établissements scolaires, la généralisation de ces dispositifs dans les supermarchés sert d’argument pour en minimiser la gravité, ce qui en dit long sur les modèles qui inspirent nos ambitions éducatives aujourd’hui. Il est vrai que la télé-réalité a popularisé de manière ludique auprès des jeunes l’intrusion omni-présente des caméras, et que dans le milieu de l’entreprise, la vidéo-surveillance généralisée ne choque plus que lorsque des DRH s’aventurent à les installer jusque dans les toilettes, comme l’a rapporté l’AFP pour une usine automobile de Moselle en mars dernier[2]. Les valeurs essentielles, elles, dévoyées quotidiennement par la rhétorique publicitaire et les faux-semblants de la communication médiatique, sont balayées comme autant de discours creux ou utopiques. Dans un environnement comme l’école, c’est spécialement grave, car nous aurons beau matraquer les élèves de morale et de sermons, notre pratique institutionnelle, à travers des dispositifs comme les caméras, discréditera implicitement à leurs yeux notre propre foi dans les méthodes de la démocratie, et crédibilisera une fois encore celle des systèmes autoritaires.

Or cette logique est un cercle vicieux, car les dispositifs sécuritaires ne viennent jamais à bout de ce qu’ils prétendent éliminer : ils radicalisent une opposition entre deux camps d’où émergent ceux qui sont prêts de part et d’autre à aller plus loin - et il y en a toujours. Ils sur-valorisent une conception de l’autorité fondée sur l’infantilisation, le soupçon, la menace, la contrainte et la promesse d’aliénation; or, l’autorité dans une classe de lycéens s’appuie d’abord sur un contrat tacite passé avec les élèves : le détenteur de l’autorité, le prof, peut leur faire confiance a priori parce qu’il est entendu que les règles de fonctionnement qu’il impose sont les conditions d’un travail à leur propre enrichissement et à la valorisation de leur propre pouvoir en tant que citoyens. Cela n’exclut pas des conflits, des sanctions adaptées, mais l’institution gagne à construire son autorité sur un a priori de confiance entre humains responsables plutôt que sur une compétition entre moyens de coercition et moyens de nuisance.

Les caméras, elles, prétendent à un effet dissuasif immédiat mais décrédibilisent le contrat éducatif, et déresponsabilisent les humains au profit d’un ordre de plus en plus dépersonnalisé, fondé non pas sur la solidité de leur lien mais sur la puissance de moyens de coercition. Contrairement au discours ambiant, la sécurité n’est pas à mettre sur le même plan que les valeurs inscrites au fronton de nos écoles - liberté, égalité, fraternité - car contrairement à elles, une dictature la promet également ; la sécurité doit être assujettie aux modes d’application des trois premières, et non l’inverse.

Il devient urgent de retrouver les racines de nos valeurs démocratiques si l’on prétend inculquer autre chose à nos enfants que le culte de la consommation, le primât des apparences et le confort pervers de l’infantilisation. Une cage dorée n’en reste pas moins une cage, et celle de Winston, à la fin de 1984[3], peut se refermer définitivement sur lui quand l’inversion des valeurs est couronnée par son aliénation ultime: « LA LUTTE ETAIT TERMINEE. IL AVAIT REMPORTE LA VICTOIRE SUR LUI-MEME : IL AIMAIT BIG BROTHER ».


[1] Ce thème est tellement passé dans l’inconscient collectif qu’il a été décliné le 4 juin 1998 dans le discours officiel d’ouverture des Assises nationales des ZEP à Rouen: « Dans une société menacée de l’intérieur par l’ignorance, l’intolérance, la violence, la pauvreté, la solitude, ce sont les enseignants et tous ceux qui travaillent en ZEP qui gardent les nouvelles frontières de la société. » C’est révélateur de l’image que l’institution a d’elle-même.

[2] « Les employés du site de Smartville sous surveillance très rapprochée », 31 mars 2004

[3] George Orwell, 1948

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