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Published 15 June 2003

La mixité à l’école

Juin 2003: Même dans des milieux progressistes, le vent de la régression qui souffle sur l’éducation conduit à revenir sur certains "acquis", comme la mixité à l’école; c’est dans le cadre de débats sur un forum que j’ai rédigé cette réponse... VS

Je suis horrifié de voir comment des argumentations plus ou moins scientifiques de pointe conduisent systématiquement, aujourd’hui, à une vision régressive de l’école et de l’éducation; je sais que l’argumentation produite par certains en faveur d’un retour à la non-mixité à l’école est de bonne foi, inspirée d’intentions positives, mais je crois que toutes ces problématiques sont alimentées à l’échelle globale par une dynamique régressive de la société où l’on cherche à se réfugier dans des configurations du passé à défaut d’avoir l’ambition d’évoluer vers de nouvelles.

Pour moi, la non-mixité exacerbe les tensions sexuelles à l’âge de l’adolescence, et conforte agressivité, machisme et comportements violents en annulant le dialogue entre garçons et filles. Etant dans un lycée polyvalent à dominante technologies industrielles au Val Fourré, à Mantes-la-Jolie (78), je vous assure que notre principal problème est justement de trouver une mixité suffisante, d’avoir suffisamment de filles. L’échange régulier entre garçons et filles permet une verbalisation des tensions sexuelles et dimunue la violence; en même temps, je ne comprends pas comment on espère que les mentalités évoluent si on réduit encore davantage les échanges entre garçons et filles. On a d’ailleurs les mêmes débats sur la mixité sociale, de plus en plus menacée de fait aujourd’hui.

Parfois sous un discours progressiste, on défend aujourd’hui facilement un retour en arrière vers des modèles du passé et on bat en brêche tout ce sur quoi on a pu avancer; les libérations permises malgré tout par les mouvements des années 60 sont maintenant considérées comme un "luxe" car on a oublié comment c’était avant, la pression et l’étouffement générés par ces sociétés "pré-soixante-huitardes". Ne cédons pas, même avec des argumentations sophistiquées, à des ghettoïsations de tout type, chacun dans son coin, chacun de son côté. Rien de bon ne peut sortir de tout cela, sinon plus de peur de l’autre, plus de violence, plus de haine et d’ignorance.

Que les filles grandissent encore aujourd’hui dans un monde de domination masculine, je l’accorde; des progrès ont sans doute été réalisés, mais la route reste bien longue. Néanmoins, c’est à tous les niveaux de la société que l’on conforte les stéréotypes de genre, avec ce qui convient aux garçons d’un côté, ce qui convient aux filles de l’autre. Quand on va aujourd’hui dans un supermarché, on voit que plus que jamais, les jouets pour garçons et pour filles sont sur-déterminés, avec des rayons séparés, des couleurs bien spécifiques, des contenus caricaturaux... Les "goûts" des garçons et des filles sont poussés dans des retranchements extrêmes; et évidemment, dans ces conditions, il sera voué à l’échec (sauf justement à l’école par exemple) d’essayer de faire jouer les filles avec des jouets de garçons et vice-versa, car tout est conçu avec un genre, une "cible marketing" bien déterminée. Les enfants vivent dans des représentations mentales insidieuses de ce type totalement écrasantes, derrière de faux discours convenus sur une "égalité" de statut... Les parents relaient, et nous-mêmes à l’école, n’y participons-nous pas?

Un exemple de description (par une militante progressiste, enseignante) de l’attitude des garçons "dans la cour" - là où ils sont censés s’organiser plus ou moins naturellement, sans l’intervention éducative de l’adulte : "les garçons occupent le centre de la cour en jouant au foot ou à des jeux "sportifs" et relativement violents, les files sont rejettées sur la périphérie." Dans la classe ce n’est pas mieux: "Ils prennent la parole, ont toujours quelque chose à dire, même s’ils savent très bien que cela ne rentre pas dans le cadre du travail, ou que leur réponse est fausse : ils occupent le terrain. Ils trouvent toutes les occasions pour dénigrer le résultat du travail des filles, tout en se glorifiant d’une réussite plus mitigée de leur leur part."

Dans sa pratique quotidienne, cette perception que la collègue a des garçons et des filles ne va-t-elle pas se traduire inconsciemment par des attitudes différentes, qui vont permettre aux filles et aux garçons de se positionner et de conforter une image d’eux-mêmes par rapport à son regard déjà déterminé ? Je pense que les enfants vont largement s’identifier à l’image qu’on leur renvoie d’eux-mêmes, à partir de leurs propres comportements tests. A force d’accepter "les garçons sont comme-ci" et "les filles sont comme ça", on reproduit auprès des enfants ces différences même si elles nous révoltent, alors qu’il s’agirait plutôt de leur montrer qu’on ne rentre pas dans leur "cinéma" et qu’on apprécie une autre réalité de leur personne, qu’ils soient garçon ou fille; ce qui ne veut pas dire nier toute différence entre garçon et fille, bien évidemment; par exemple, que des toilettes soient en revanche séparées, cela n’a rien à voir à mon sens: la pudeur et l’intimité respectives des garçons et des filles sont à respecter... Mais là, il ne s’agit pas de travailler, d’échanger et de construire ensemble. A l’école, c’est avant tout leurs ressemblances et ce qu’ils peuvent faire en commun qui nous intéresse.

En tout état de cause, je suis convaincu que la séparation des garçons et des filles est, avec les meilleures intentions du monde, une solution de facilité, régresive, incohérente, et au bout du compte contre-productive: parce que les femmes sont lourdement dominées dans le milieu du travail, faudra-t-il aussi réserver des métiers (comme l’enseignement par exemple?) aux femmes pendant que d’autres (comme le "technique" et le "technologique" et les "postes à pouvoir"?) le seront aux hommes, histoire de protéger les femmes des inégalités et leur réserver des domaines où elles pourront s’épanouir tranquillement? La séparation, c’est entériner qu’on ne peut pas les faire travailler ensemble, à égalité, dans une dynamique positive pour les deux... C’est conforter la scission du monde entre "univers de garçons" et "univers de filles"; c’est au bout du compte, reproduire ce qu’on veut combattre.