"L’Envol du Migrateur", d’Ismail Kadaré

(actualisé le ) by Ray

Trois nouvelles ou "microromans" par l’auteur du Général de l’armée morte et du Palais des rêves. Trois histoires puissantes évoquant l’histoire récente du pays des aigles, l’Albanie. Trois œuvres avec l’étoffe d’un roman, trois thèmes majeurs, trois petits bijoux.

Dans Le Chevalier au faucon nous suivons la destinée contemporaine du pays à travers le sort d’un pavillon de chasse luxueux, construit par le comte Ciano, le beau-frère de Mussolini et son Ministre des Affaires Etrangères, pour recevoir les dignitaires d’un régime alors tout-conquérant. Dans Histoire de l’Union des écrivains nous sommes plongés dans l’univers kafkaïen des écrivains et intellectuels cherchant à vivre et à survivre sous un régime totalitaire. Et dans L’Envol du Migrateur nous partons en pèlerinage pour vivre de près la confrontation morale d’un poète âgé et isolé avec le Guide, maître tout-puissant du pays.

C’est un livre construit en crescendo. La première histoire est linéaire, abordant le lieu central, le pavillon de chasse où un tableau ancien semble incarner une menace mystérieuse, à travers le point de vue des visiteurs successifs depuis sa construction jusqu’à nos jours. C’est histoire récente du pays et ses malheurs qui sont évoqués subtilement en trame, derrière une narration plutôt simple et directe. La deuxième histoire monte d’un cran vers une tension psychologique plus marquée et une émotion plus forte, en un impressionnant étalage de l’art de l’auteur pour peindre avec élégance et finesse les états d’âme de ses personnages, l’atmosphère d’un lieu, l’air du temps, la couleur d’une époque. Et l’histoire finale, éblouissante, nous amène, en compagnie d’un narrateur dont les dialogues mentaux sont d’une drôlerie irrésistible, vers une rencontre émouvante que nous ne sommes pas près d’oublier.

Et quelle plume ! Une écriture élégante et limpide, où tout est dit de la manière la plus claire qui soit avec un phrasé et un rythme exemplaires. Il doit y avoir une empathie innée entre la langue albanaise et le français pour qu’un texte sente si peu la traduction. La qualité de la traduction y est certainement pour quelque chose, et la francophilie de Kadaré, qui vit à Paris, aussi. Mais la nature même de cette langue, Indo-Européenne mais apparentée à aucune autre, d’une complexité extrême qui en fait un objet d’études pour les linguistes du monde entier, doit aussi la rendre particulièrement apte à l’expression des nuances les plus fines. Et il y a surtout le talent d’un maître écrivain, auteur du Pont aux trois arches et du Crépuscule des dieux de la steppe.

Du grand art, par un auteur qui a le don de transformer son petit pays et son histoire tourmentée en un microcosme de l’expérience de l’humanité toute entière.

Le Livre de Poche Biblio, 155 pages