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by : Marie
Published 27 February 2005

Vol au-dessus du chêne breton

Mariage breton
Mariage de JM.Capitaine et J.Quéméner, le 9 mai 1910.

Là-bas dans les ex-« Côtes-du-Nord », près des limites du Finistère, étaient enracinés vos Ancêtres bretons, dans des petits villages ou des gros bourgs qui se nomment, non pas Petibonum, comme le village d’Astérix, mais Locarn, Maël-Carhaix, Loc’h, Gurunhuel, et autres noms que ne désavoueraient peut-être pas les ancêtres écossais des Smith.

Et des gens de Cardiff retrouvent dans le parler breton de Callac les mots et les phrases de leur parler gallois.

Grâce au talent de Serge, cette branche d’aïeux gaulois ou celtes est devenue un gros chêne dont le front se perd dans les nuits de l’Homo Sapiens. Peu à peu, ils sortent des brumes du passé, tous les Jean-Marie, les François, les Guillaume-Marie, les Henry, les Marie-Perrine, Marie-Alexandrine, Corentine, et tous ceux qui, à l’instar de nos ancêtres corses, ont été mis sous la protection de la Vierge Marie par leurs parents vigilants.

Ils sont là, ils dégringolent de partout et celui qui se croit solitaire devant son ordinateur du 21ème siècle est pris de tournis, au milieu de ces intrus dont il promène l’ADN au plus profond de ses chromosomes. Prospero’s Isle est devenue réellement pleine de bruits, de sons, mais les airs n’y sont pas toujours doux.

Vite, vite, avant que nous-mêmes nous nous retrouvions aussi, dans un petit rectangle, sur une branche trop élevée du chêne, essayons de rassembler quelques souvenirs ténus et fugitifs.

A leur gré, nous arriverons, un jour ou l’autre, loin de l’Armorique natale, à la maison de Vernouillet.

« TOI, TU EPOUSERAS MA FILLE QUAND ELLE AURA SEIZE ANS »

...ainsi parle Louis-Marie Le Lorinquer, ce 26 février 1873. Il a déjà 48 ans et se fait du souci pour l’avenir de Marie-Alexandrine, sa fillette qui vient de naître. Hors du mariage, point de salut, aussi la progéniture tardive est promise aussitôt à un jeune ami de 26 ans, Guillaume-Marie Quéméner, de Locarn. Je regrette de ne pouvoir vous exprimer tout cela en breton, langue le plus souvent unique dans cette famille paysanne, en ce XIXème siècle.

Quoique il en soit, quinze ans et demi plus tard, la petite Alexandrine épouse à Maël-Carhaix le très patient Guillaume qui, à présent, a 41 ans. Qu’importe, la vie à la ferme est assurée.

LES ENFANTS QUEMENER DE MAEL-CARHAIX

Avec Guillaume Quéméner, Alexandrine a deux filles :
L’aînée, Marie-Joséphine Quéméner, quand elle naît, en 1889, a une maman de seize ans et se prépare de lourdes responsabilités, comme on va le voir.

Cette Joséphine est la mariée sur la photo des noces bretonnes en 1910. C’est la grand-mère de Grand-Mère et de « Tonton » Serge, notre révélateur d’ancêtres. Elle est la trisaïeule de Mateo, Chimène, et Compagnie. Celle qui a transporté des brouettées de pierre meulière pour construire la maison de Vernouillet en 1924, et celle à qui nous portons des fleurs quelquefois en haut du village.

Puis vient Marie-Julienne, la « tante » Julienne de Saint-Malo toujours souriante en dépit de cent métiers, cent misères.

A une date mal définie, Guillaume disparaît : maladie ? Coup de pied de cheval ? C’est un accident relativement fréquent en ce pays de laboureurs et d’éleveurs de chevaux. J’aurais du être plus attentive aux récits de ma mère afin de pouvoir restituer sa vraie mort à chacun des trois maris d’Alexandrine.

ILS ETAIENT ONZE PETITS ENFANTS

Alexandrine se retrouve veuve et sans moyens, avec deux fillettes. Elle épouse successivement Le Cor et Le Tanou. Au cours de ses trois mariages, elle a en tout onze enfants dont deux jumeaux. Nous n’avons connaissance que de sept : les deux jeunes filles Quéméner puis, dans un ordre très relatif : Joseph (Job), Manuel, Celina, dynamique fermière à Pleugueneuc, Rose et enfin, le plus jeune, François Le Tanou, le plus proche de nous, « Tanou coz », comme l’appelait affectueusement Marc Benedetti.

Le 14 février 1909, Joséphine, l’aînée, assiste sa mère Alexandrine emportée à 36ans avec son dernier bébé. Un siècle bientôt ! Dans un long parcours surtout jalonné par des souvenirs de deuils, la mémoire de cette veille tragique a passé les décennies.

Pourtant, il n’y a pas d’écrits. La scolarité de Joséphine s’est bornée à un an de couvent où elle a sans doute appris à lire, mais pas à écrire .Elle ne garde de cette année que le souvenir d’une jeune religieuse paysanne, gentille avec les enfants mais traitée en servante par toute la communauté.

JEAN-MARIE CAPITAINE DE LOCARN

Cette tristesse de la vie de Joséphine, on la perçoit sur son visage le jour même de son mariage, l’année suivante, à Duault .Tempérament à l’image du ciel breton sur les Montagnes noires, poids des soucis, des deuils répétés, naturel profondément mélancolique. Ou simplement, stress du grand jour et de la première photo de sa vie, apparemment.

Elle a vingt ans, la robe de velours et le tablier moiré, le col de dentelle, la coiffe ronde du Poher, et la cascade de fleurs d’oranger.

Ce jour de 9 mai 1910, d’après l’acte de mariage, elle épouse Jean-Marie Capitaine, du Cosquer (Locarn) où son père, fermier, élève des chevaux.

Jean-Marie n’est pas exactement ce qu’on appelle un joyeux luron. Il est rugueux, inflexible, son éternelle moustache commence déjà à blanchir et la couleur gris-acier de ses yeux très clairs n’encourage guère la frivolité. C’est un rude travailleur, qui a le sens de la Famille, du Devoir et de la Bretagne profonde. Mais il aspire à un avenir différent, ailleurs, malgré son traditionnel chapeau rond et son gilet à double boutonnage. En fait, il est revenu en Bretagne pour se marier. Le migrant a déjà travaillé dans les champignonnières d’Issy-les-Moulineaux et à présent, il a sa place, aux Chemins de Fer, comme aiguilleur, ainsi qu’il l’avait imaginé quand, dans son enfance, son père faisait des kilomètres pour lui montrer les trains.

Sa vie a commencé à Locarn, en 1884, dans la boite de chaussure remplie d’ouate qui lui sert de couveuse. Sa prématurité de moins de sept mois lui laisse, pour la vie, une maigreur de constitution qui, au moment de son service militaire, de 1906 à 1908, ne plaira pas à son adjudant .Celui-ci est partisan des redressements de positions rachitiques à coups de poing sous le menton. Le jeune homme en garde une aversion définitive pour tous les corses de la terre. Pourtant, un jour de 1938, il aura, à son corps défendant, un gendre émigré, comme lui, de sa province, Marc Benedetti, natif de Monaccia d’Aullène. Mais là, ce sera une autre histoire, une histoire d’amour, cette fois.

En 1892, Jean-Marie et son jeune frère Louis ont perdu leur mère, Marie-Françoise Huitorel et leur père a épousé sa belle-sœur qui a déjà un fils et regarde de travers les deux gamins.
L’aîné des Capitaine va, avec son éternel chapelet au fond de sa poche, à l’Ecole « de la République ». Une année seulement. Moyennant quelques coups de règle de rappel, il y apprend à parler correctement le français, à lire, et surtout à écrire.

« Tu avais oublié de mettre e. n. t. au pluriel à la fin de ton verbe, tu l’as corrigé après » me disait-il perfidement, cinquante ans plus tard, pour tout remerciement à ma lettre de gentille petite fille pour son grand-père pas gâteau du tout.
Je l’entendais aussi ironiser sur certains compatriotes qui « parlaient aussi mal le français que le breton ».

Dans son enfance, cette aptitude à la linguistique en sabots n’impressionne pas la belle-maman qui décrète que « Jean -Marie, à présent ira garder les vaches ».

Mais il est en costume de marié, on est en 1910, et les prochaines années sont déjà menacées...

Kenavo

(à suivre ...)