"La Conversation de Bolzano", par Sandor Marai

(actualisé le ) by Ray

Nous sommes en 1756 dans une auberge du nord d’Italie, où Giacomo Casanova vient de se réfugier, poursuivi par la Grande Inquisition, après s’être évadé de la prison des Plombes à Venise. Il n’a comme armes et bagages que les vêtements en lambeaux qu’il porte sur lui, un poignard, et une personnalité hors normes. Arrivé à Bolzano avec un compagnon d’évasion, un moine défroqué et débauché comme on savait l’être dans ce siècle d’extrêmes et d’extravagances, il se rappelle que c’est là où habite maintenant le Comte de Parme, un seigneur vénitien qui l’avait gravement blessé autrefois lors d’un duel au sujet de la jeune Francesca, alors fiancée du Comte et devenue depuis sa femme.

Comme l’auteur nous l’explique dans un court Avertissement, ce n’est pas la vie du personnage historique qui l’intéresse, mais son caractère romanesque, et il n’a emprunté aux Mémoires de Casanova que la date et les circonstances de l’évasion. Marai veut - et comme la suite nous démontre, il peut tout ce qu’il veut - explorer et comprendre et faire comprendre le caractère de cet homme à femmes, le plus célèbre séducteur de tous les temps.

Dans une scène mémorable au début du livre, Casanova ouvre inopinément la porte de sa chambre d’auberge pour découvrir un groupe de femmes en train de l’espionner par le trou de la serrure, attirées par la renommée de sa retentissante évasion. Casanova est mal rasé, mal fagoté, mal remis de ses épreuves, il n’est plus jeune, il n’est pas beau, il est assez petit ... et il éclate d’un rire hénaurme, il se met à entreprendre la jeune femme de chambre, et nous commençons à entrer dans le mystère de ce personnage d’exception. En quelques pages, l’auteur nous le montre à l’oeuvre, chez l’usurier, dans les auberges et tripots, empruntant, arnaquant, jouant, trichant, vivant sa vie de gentilhomme crapule, fier de son statut de citoyen de Venise et de sa qualité d’écrivain. Et alors tout est en place pour aborder la longue scène finale, une rencontre finale, une conversation finale d’une profondeur et d’une force remarquables.

C’est comme une pièce de théâtre en huis clos, avec cinq personnages dans un lieu quasiment unique et un drame qui se noue et se dénoue, pour l’essentiel, en une seule nuit. Mais la liberté de forme et la dimension du roman se prêtent mieux que le théâtre à l’ambition de l’auteur de creuser au plus profond, de comprendre et de nous faire comprendre. Pendant toute la dernière moitié du livre, la conversation se déroule dans un tourbillon de mots à travers deux immenses dialogues, axés pourtant autour d’un poème de seulement quatre mots et de trois répliques de deux petits mots chacune.

Certes, c’est à une sorte exercice de style que nous sommes convoqués, où l’auteur semble vouloir démontrer ce qu’il est capable de faire avec une forme donnée, en occurrence la "conversation", le dialogue. Mais contrairement à d’autres exercices de style littéraires - on pense aux passages d’Ulysse où Joyce pastiche interminablement des écrivains du passé - c’est un style parfaitement adapté à l’objectif fixé, celui d’approfondir le mystère de relations complexes. Un style où la phrase se développe comme une vague déferlante sur des pages entières, dans une langue svelte et élégante qui coule comme un torrent, où tous les mots semblent évidents, parfaitement à leur place, appelés tout naturellement par les précédents et appelant tout aussi naturellement les suivants. C’est un exercice du style magistralement réussi, et l’auteur de Les Braises (autre mise en scène remarquable d’une conversation intense) démontre ici qu’il était un grand, un très grand maître du style.

Ce livre a été initialement publié en langue hongroise en 1940, quand Sandor Marai, né en 1900, était déjà considéré comme l’un des écrivains hongrois les plus importants de son temps. Grâce aux éditions Biblio Livre de Poche - décidemment une édition de référence par la qualité des textes qui y sont publiés - et à une traduction toute en finesse, le lecteur francophone peut découvrir l’un des auteurs européens les plus doués du siècle dernier.

Un thème universel, un roman formidable, un auteur majeur.

Biblio Livre de Poche, 285 pages, 6.50 €