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Published 15 January 2005

"La chanson de Roland", de Turold

Poème en vers écrit vers 1100, retranscrit dans le Manuscrit d’Oxford (Bodleian Library, Oxford) rédigé vers 1170. Edition de référence: texte original et traduction en français moderne par Joseph Bédier , aux éditions d’art H.Piazza (1937).

La "chanson de Roland" se visite comme une abbaye romane: dans un souffle esthétique éternel, elle offre un parcours à la fois intimiste (on est au plus près des personnages) et grandiose (grandes scènes de bataille et moments de légende). Le proche, le familier, se mêlent au magistral plus intimidant pour produire une oeuvre incontournable. C’est d’ailleurs dans une version bilingue que l’on en prend toute la mesure: le texte ancien, d’abord trop étrange pour que le lecteur moderne s’y aventure directement, délivre toute sa beauté rythmique et poétique une fois la traduction moderne consultée; on se rend alors compte que cette langue ne nous est pas si étrangère, et l’on finit même par se l’approprier et en savourer la puissance dépaysante. Le secret de la grande poésie n’est-il pas justement de créer ce décalage initial, qui vous perd d’abord pour vous retrouver ensuite au travers de réalités inattendues, d’expériences insoupçonnables, de vérités nouvelles?

Ecrit au 12e siècle, le texte en décasyllabes souvent rimés déroule un épisode des conquêtes espagnoles de Charlemagne à la fin du 8e siècle, un peu comme la tapisserie de Bayeux pour Guillaume le Conquérant en Angleterre. C’est d’ailleurs dans cette dernière que figure une représentation explicite du poète "Turoldus", à qui est attribuée la chanson (dernier vers: "ci falt la geste que Turoldus declinet").

Il s’agit de notre plus ancienne chanson de "geste", terme ancien qui désigne des récits poétiques chantés relatant les exploits de héros médiévaux. Les valeurs militaires et l’éloge des héros guerriers et conquérants y ont évidemment une place essentielle, mais il est à noter que dans un esprit comparable à certains épisodes homériques ou à de grandes tragédies grecques, le sujet choisi met paradoxalement en valeur une défaite décisive des troupes de Charlemagne.

Roland sonne finalement son cor, mais trop tard

Certes, le courage et la grandeur des héros carolingiens y prennent une place considérable, mais leurs erreurs y sont aussi cruellement notées. Ainsi, lorsque l’arrière-garde menée par Roland se rend compte du piège qui leur est tendu, Olivier, son fidéle compagnon, lui conseille face à un ennemi infiniment plus nombreux de sonner son olifant pour rappeler Charlemagne en renfort; et c’est par orgueil, par hubris (la démesure des héros tragiques grecs), que Roland refuse malgré des demandes répétées: "Qu’il soit jamais dit par nul homme vivant que pour des païens j’aie sonné mon cor" (cf. le vers 1074). Olivier lui reprochera cet excès d’orgueil qui conduira, malgré une défense héroïque, au massacre de l’arrière-garde française à Roncevaux.

Le vilain de l’histoire n’est pas non plus parmi les "païens", mais dans le camp de Charlemagne: c’est Ganelon, le traitre qui cause la perte du neveu chéri du Grand Charles... La crédulité de l’Empereur, son manque de clairvoyance ont également pesé sur la défaite et la perte de ses plus vaillants chevaliers, que même une vengeance implacable ne saurait effacer... Il finira bien-sûr victorieux, mais dans les larmes d’une peine inconsolable:

"Dieu, dit-il, que de peines en ma vie! Ses yeux versent des larmes, il tire sa barbe blanche." (dernières lignes du récit).

Les héros sont des humains, et aussi grands soient-ils, ils commettent des bévues et des péchés d’orgueil qui ne leur épargnent ni la souffrance ni la mort. A ce titre, le récit revêt une portée universelle et intemporelle, qui combinée à une puissance d’évocation poétique remarquable, assurent à cette oeuvre fondatrice d’un genre nouveau une pérennité éternelle.

Vincent