"Manuscrit trouvé à Saragosse", par Jean Potocki

(actualisé le ) by Ray

Voici une découverte ! Un livre étrange, bizarre, original, en forme de récits imbriqués les uns dans les autres comme une poupée russe, écrit entre 1803 et 1815 par un savant polonais, le comte Jean Potocki, diplomate, conseiller du tsar, érudit, explorateur, linguiste, archéologue, ethnologue, spécialiste de l’histoire de civilisations et des religions comparées parmi moult autres compétences. Un livre écrit en français (comme tous les ouvrages scientifiques de l’auteur), dont la majeure partie a été publiée à Saint Petersbourg en 1805, un livre resté presque inconnu en France jusqu’à la publication en 1958 chez Gallimard de la première version complète, intégrant l’édition initiale de 1805 augmentée d’une deuxième partie parue à Paris en 1813 et 1814.

C’est un livre littéralement merveilleux, où de jeunes femmes séduisantes se transforment en succubes, où des pendus décharnés se réveillent la nuit, où un vieux château abandonné peut être rempli de trésors extraordinaires, où l’on peut rencontrer le diable aussi bien qu’un saint homme, le Juif errant ou un chevalier de Malte. C’est un livre peuplé de bandits, de chevaliers, de jeunes femmes accueillantes voire plus, de saints et de savants, d’ermites et de démons.

Le thème du récit dans le récit est introduit dès "l’Avertissement", où un officier français explique qu’il a trouvé le manuscrit dans une maison abandonnée près de Saragosse après la prise de la ville par les troupes de Napoléon, et qu’il l’a traduit en français à la demande du commandant des troupes espagnoles qui l’ont capturé peu après. Il s’agit d’une sorte de journal racontant les quatorze journées d’un jeune officier des Gardes Wallonnes du roi d’Espagne, qui essaye de joindre Madrid à travers la Sierra Morena, une chaîne de montagnes sauvages et inhabitées séparant l’Andalousie de la province de La Manche.

La première nuit, l’intrépide capitaine se trouve seul et affamé dans une auberge vide, abandonné par sa suite à cause de la mauvaise réputation de cette région infestée de bandits, quand au coup de minuit paraissent deux mystérieuses jeunes Maures, qui l’invitent à partager leur souper. Après un repas somptueux, elles dansent pour lui à la manière éblouissante de leur pays de soleil, mais lorsqu’elles le prennent par la main pour poursuivre les plaisirs de la soirée, elles reculent en apercevant la relique qu’il porte au cou - car elles sont bien entendu de ferventes Musulmanes. Devant son refus d’enlever son médaillon, elles lui expliquent dans un sous-récit (le premier d’une bonne vingtaine dans le livre) comment elles sont devenues si inséparables qu’elles ne pourraient que se marier avec le même homme, pourvu qu’il soit de leur famille - condition que remplit notre jeune capitaine, qui descend de leur famille par sa mère ! Devant son refus de renoncer à sa religion pour profiter de cette offre et des trésors attenants, elles continuent avec le récit de la famille Gomélez, où il est question de leur ancêtre Massoud Ben-Taher, dont le nom avait été donné à la montagne de Gebal-Taher (prononcé par les Espagnols "Gibraltar"), d’un souterrain secret et de trésors enfouis. Après une séance de doux baisers, notre capitaine passe une nuit bien troublée par des images d’embrassades ferventes qui s’avèrent n’être pas que des rêves, car il s’endort bien la tête sur le sein de ses belles cousines ... pour se réveiller le lendemain couché parmi les cadavres en décomposition des pendus qu’il avait aperçus la veille !

Voilà la première journée du Capitaine Alphonse van Worden, et le premier chapitre de ce livre remarquable - il y aura quatorze journées-chapitres en tout, tous également remplis d’aventures, de rencontres, de tentations, de séductions et de maléfices. Une sorte de kaléidoscope de peuples et de cultures, qui se passe en Espagne, au Maroc, en Sicile, à Naples et Rome, à Madrid et à Malte, en France et en Grèce et ailleurs, chez des Chrétiens comme chez les Musulmans, les Juifs et les païens de la Grèce ancienne.

Le thème récurrent de deux soeurs qui s’acharnent à passer ensemble (!) dans le lit du narrateur nous renvoie aux grivoiseries de la littérature du siècle des Lumières, et la traversée de la Sierra Morena nous fait penser au long épisode semblable dans Don Quichotte. Il y a aussi un côté picaresque dans les aventures rocambolesques du jeune officier des Gardes, le narrateur principal des dix premières journées, bien dans la tradition des romans picaresques espagnols des 17ème et 18ème siècles. Mais c’est aussi un livre de son temps, un temps de grands bouleversements et de remises en question, où la religion établie n’a pas toujours le bon rôle, loin de là. Le thème du fantastique et du macabre anticipe bien Hoffmann et les écrivains romantiques, et on est frappé par la façon équilibrée, quasiment moderne, de présenter les valeurs et attitudes d’autres cultures, notamment l’Islam et l’agnosticisme.

C’est un livre écrit dans une langue nerveuse et directe, plein d’humour et de charme, un livre malheureusement quelque peu fragmentaire, car le manuscrit complet, dont plusieurs copies avaient apparemment été envoyées par Potocki à un mystérieux correspondant à Paris, a été perdu.

Un chef-d’oeuvre de la littérature fantastique mondiale, incontestablement.

L’IMAGINAIRE GALLIMARD, 346 pages, 10€