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by : Ray
Published 13 December 2004

"Vertiges", par W.G. Sebald

C’est à une promenade littéraire en Italie, Autriche et l’Allemagne du Sud que nous sommes convoqués par l’auteur de Les Emigrants et Les Anneaux de Saturne, mort tragiquement - pour lui et pour les lettres allemandes - dans un accident en 2001 à seulement 55 ans, en pleine ascension vers une renommée mondiale de tout premier ordre.

Ce livre est un travail sur la mémoire, sur ses précisions et imprécisions et la façon étrange qu’elle a de souvent mener sa propre vie, en double ou en parallèle avec les événements réellement vécus. Dans un première chapitre, éblouissant, il nous fait passer avec Henri Beyle/Stendhal à travers la passe Grand-Saint-Bernard vers l’Italie et la bataille de Marengo. Croquis de Beyle et photos des lieux à l’appui, il nous montre comment Beyle se confrontait aux images de sa mémoire d’une clarté photographique mais néanmoins déformées, voire impossibles, qui se présentaient à lui pendant ses années d’errances à la découverte de son Italie bien-aimé et des très nombreuses femmes de sa vie.

Ensuite nous errons dans les rues de Vienne et de ses environs, au milieu de vieilles pierres et de souvenirs omniprésents d’une lointaine passée. Un voyage à Venise fait surgir les souvenirs de Casanova emprisonné sous les toits du Palais des Doges, de ses angoisses et de son évasion. Sebald revisite Vérone et retrace comme si c’était hier le parcours et les frayeurs qu’il avait vécus lors d’un séjour des années auparavant. Comme il prend le train pour Riva et les lacs du Nord en suivant le même parcours qu’un certain Dr. Kafka, l’oncle bienfaisant du célèbre Franz, qui y avait terminé ses jours près de 100 auparavant.

Et pour finir, on pourrait presque dire naturellement, Sebald prend le train et le bus à travers l’Italie et l’Autriche pour retrouver le petit village des montagnes de l’Allemagne du Sud où il avait passé ses années de jeunesse. Là il retrouve des gens de "l’autrefois", avec lesquels les bribes de souvenirs de son enfance sont disséquées, amplifiées, clarifiées, redécouvertes sous une lumière différente et bien souvent fascinante.

Ce qui frappe d’abord le lecteur de Sebald est l’admirable adéquation entre la forme et le fond de ses livres, car peu de livres sont aussi bien pourvus d’images, de photographies et de dessins illustrant exactement les propos de l’auteur sur la même page. Et ensuite, ou plutôt en même temps, on est pris sous la force d’une écriture d’une clarté et d’une précision remarquables. C’est l’écriture d’un maître, d’un maître de la langue, qui permet à l’auteur d’explorer et de découvrir au-delà de la surface première des choses, de chercher et de trouver les pistes de signification partout où tombe son regard.

Bien qu’une certaine unité de thème lie les quatre chapitres du livre - errances entre les souvenirs de lectures et de voyages (qui sont à mon avis bien mieux évoquées par le titre d’origine "Schwindel. Gefühle", que l’on aurait pu traduire par "Vertiges. Sentiments") - le lecteur a parfois l’impression que l’auteur tâtonne encore quelque peu pour trouver la forme la mieux adaptée à tracer par écrit son regard sur le monde d’aujourd’hui et d’hier. Une forme et une unité que nous trouvons portées à la quasi-perfection dans son livre suivant, Les Anneaux de Saturne.

Un livre important d’un auteur majeur.

Folio, 275 pages