"Le Loup Bleu", par Yasushi Inoué

(actualisé le ) by Ray

Sous-titré Le Roman de Gengis-khan pour la version française, c’est un des premiers romans historiques de l’auteur du Fusil de Chasse et du Maître de Thé, une sorte de biographie avec dialogues qui cherche avant tout à cerner la personnalité réelle d’un des hommes les plus connus de toute l’histoire de l’humanité. C’est une étude qui cherche avec finesse et érudition la réponse à la question essentielle pourquoi ? pourquoi a-t-il eu ce désir si brûlant de conquête ?

Le titre fait référence à l’ancêtre mythique des Mongols, un loup bleu qui s’unit avec une biche blanche pour créer ce peuple de nomades habitant les hauts plateaux au sud du lac Baikal en Asie orientale. Dans l’imaginaire Mongol, c’est la descendance de ce loup fondateur qui confère leur spécificité à ce peuple partageant la région avec bien d’autres.

Voilà justement une première blessure, car sa mère avait été enlevée pendant plusieurs semaines autrefois par un jeune chef Mergit, avant d’avoir été libérée par son mari, le chef d’un clan mongol. Coule-t-il du sang Mergit dans les veines du jeune Temüjin ? Même sa mère, violée pendant sa captivité, ne le sait pas. Et parce que la filiation passe par le père, une question grave se pose au jeune homme et à son entourage : est-ce que Temüjin est un Mongol ? Question dont la réponse catégorique NON lui est jetée à la figure par un de ses demi-frères lors d’un conflit familial quand Temüjin, devenu chef de famille, avait quatorze ans. Le conflit était grave, car Temüjin, sa mère, sa soeur et ses cinq frères et demi-frères vivaient complètement isolés, le reste du clan les ayant abandonnés pour se joindre à un clan rival après la mort de leur père un an auparavant. La réaction de Temüjin à cette confrontation fraternelle fut directe et annonciatrice : il tua son frère d’une flèche dans le coeur.

Le voilà à quatorze ans chef incontesté d’un groupe de ...7 personnes en tout. Avec lesquelles il est parti à l’assaut du monde .

Son père avait été traîtreusement empoisonné par un groupe de Tatars lors d’un repas - des Tatars qui lui étaient en principe inféodés depuis sa victoire retentissante sur eux treize ans auparavant. La leçon était claire pour Temüjin : son père aurait dû prendre immédiatement des mesures radicales pour empêcher toute velléité de vengeance chez les Tatars; après sa victoire il fallait massacrer tous les hommes jusqu’au dernier, en ne gardant que des femmes et enfants comme esclaves. Recette qu’il a rigoureusement mise en exécution vingt ans plus tard, aussitôt après une autre bataille victorieuse contre les Tatars, et ici la description des longues files d’hommes et de garçons captifs en route vers leur lieu d’exécution fait bien froid dans le dos, en rappelant d’autres génocides bien plus proches de nous. Recette qu’il a aussi appliquée dans la foulée de cette victoire à l’ensemble du peuple Mergit, coupable du méfait d’avoir enlevé sa mère trente-cinq ans auparavant.

Les batailles les plus dures et les conflits les plus incertains de toute sa carrière de conquérant étaient sans conteste ceux qui l’opposaient aux autres chefs Mongols pour le contrôle des hauts plateaux. Nouer des alliances temporaires avec l’un pour battre l’autre, attendre le bon moment pour être en position de force, instaurer une discipline sévère pour assurer la paix intérieure, optimiser avec acharnement l’efficacité, l’encadrement et la formation des forces armées, améliorer et étendre sans cesse les moyens de communication, éliminer impitoyablement tout foyer potentiel de rébellion, toujours porter l’attaque avec une fougue digne du loup mythique : rien ne pouvait résister à cette stratégie de conquête et de domination.

Et le voilà à 40 ans acclamé Khan unique de toutes les tribus mongoles, avec le titre de Gengis ("tout-puissant") et une armée surpuissante de 200.000 hommes. Nous sommes en 1205.

Les vingt années qui lui resteront à vivre seront consacrées à lancer ses armées à attaquer, à piller et à ravager des contrées toujours plus lointaines, de la Corée à Samarkand, de la Chine à l’Afghanistan, à la Perse, au Crimée, à l’Ukraine et à la Russie.

Cette période d’expansion continuelle au-delà de la région des hauts plateaux des origines occupe le dernier tiers du livre. Mais les jeux sont faits, le caractère du personnage central est fixé, la machine de conquête est en marche, et la tension psychologique du livre se détend, pour laisser place à un récit plus linéaire.

Certes, on lit d’un trait le récit des conquêtes de la horde mongole : l’invasion de l’Empire Jin de la Chine du Nord, la conquête du royaume musulman Khârezm de Boukhara et Samarkand, immensément riche, les excursions ravageuses dans les forêts de Sibérie et à l’ouest de la mer Caspienne, les gigantesques préparatifs pour une invasion de l’Inde, annulée in extremis après la traversée de la passe de Khyber. Partout avec la même sanction impitoyable contre ceux qui osaient résister - l’anéantissement. Ce fut notamment le sort de Gourgendj, la ville capitale des Khârezm, détruite par le détournement des eaux de la rivière Daria après la mise à mort de la quasi-totalité de ses habitants : à chacun des 50.000 soldats mongols avait été confié la tâche de tuer 24 captifs !

Mais la partie la plus riche du livre sur le plan romanesque est le travail approfondi effectué dans la longue première partie pour faire ressortir les motivations profondes du futur conquérant, pour faire comprendre autant que puisse se faire la structure mentale de ce personnage d’exception qui a tant frappé l’imaginaire des hommes à travers les siècles. Et particulièrement au Japon, pays qui a échappé de justesse aux foudres de son petit-fils Kubilaï Khan grâce au vents divins kamikaze, pays où Gengis avait été intégré dès son vivant dans l’imaginaire populaire à travers la légende d’un héros local devenu mythique, disparu mystérieusement et censé être devenu le célèbre chef Mongol en personne.

Un livre intéressant et instructif, même si son personnage principal a bien trop de sang sur les mains - pour lui c’était sans doute une fierté - pour nous être sympathique. Un livre écrit dans un style épuré et avec un ton dépassionné qui établissent utilement une certaine distanciation avec les événements dramatiques décrits. C’est le roman historique le plus connu d’Inoué, sans doute à cause de son sujet, mais on peut aussi, justement à cause de son sujet, lui préférer d’autres fresques historiques de l’auteur, comme Les Chemins du Désert (sur les invasions barbares en Chine au 11ème siècle), ou La Favorite (sur la grande crise interne de la dynastie chinoise Tang au 8ème siècle). Sans oublier son très beau Koshi (Confucius), mais là on sort du roman historique pour aborder d’autres hauteurs ...

Picquier poche, 305 pages, 7,50 €