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by : Ray
Published 31 January 2005

"La Chute (Der Untergang)", par Olivier Hirschbiegel

Ce film est un événement cinématographique : une des plus grosses productions du cinéma allemand depuis très longtemps, et pas sur n’importe quel sujet : les derniers jours du 3e Reich, tels que les ont vécus Hitler et son entourage immédiat, y compris sa jeune secrétaire personnelle dont les Mémoires ont été à l’origine du projet. Il a été un des plus gros succès commerciaux en Allemagne en 2004, avec près de 5 millions de spectateurs.

Hormis une brève scène initiale où nous voyons la jeune secrétaire, frais émoulue de sa Bavière natale et tremblante de nervosité, se faire embaucher par le Führer, tout se passe dans les derniers jours du régime, quand Hitler et sa garde rapprochée se terrent dans les bunkers de la Chancellerie en essayant désespérément de ramener des renforts contre les armées russes qui sont en train d’écraser les dernières forces allemandes dans les banlieues de la capitale. Il y a un mélange de scènes d’intérieur, où le commandant-en-chef se penche sur des cartes ou hurle des ordres de plus en plus hystériques, avec des scènes de combats et de chaos dans les rues de Berlin, où des très jeunes comme des vieux se font tuer par les chars et les roquettes d’un ennemi omniprésent, et où des groupes de défense font la police à leur manière en exécutant séance tenante des fuyards ou des civils soupçonnés de manquer d’ardeur pour la défense de leur pays et de son régime aux abois.

L’essentiel du film a cependant lieu dans le bunker, où l’on passe de tendres scènes d’intimité familiale entre les époux Goebbels et leurs six jeunes et très beaux enfants aux dramatiques confrontations entre le Führer et les officiers de son état-major; où l’on suit quasiment minute par minute la montée des tensions et l’approche inexorable et imminente de la fin, où le protocole reste respecté et les repas du Chef sont toujours servis avec pompe et cérémonie, mais où les soldats de la garde rapprochée commencent aussi à se laisser aller et où les beuveries du désespoir se multiplient dans une ambiance de plus en plus chaotique et déréglée.

Il y a du bon dans ce film (la crédibilité des scènes de violence, l’intérêt intrinsèque du sujet), il y a du très bon (la tension psychologique magistralement dépeinte, la nervosité de la mise en scène, la fin tragique et émouvante des enfants Goebbels), il y a du très très bon (l’excellence de la prestation de la quasi-totalité des comédiens - il faut voir la gueule des officiers et généraux, ils sont extraordinairement criants de vérité), et il y a du vraiment formidable - la performance déjà célèbre de Bruno Ganz en Führer aux abois, rageant, crachant son haine des juifs à tout propos, force de la nature : quel comédien ! La seule performance de ce niveau au cinéma qui vient immédiatement à l’esprit est ... celui du même Bruno Ganz, inoubliable Caspar Hauser, l’homme élevé par les loups, dans le film du même nom de Werner Herzog, voici près de vingt ans déjà.

Mais il y a aussi du moins bon, on pourrait dire naturellement : hormis trois ou quatre chefs-d’œuvre absolus y a-t-il jamais eu de films sans défaut ? Ici ce sont les perspectives historiques qui sont plus que contestables : comment adhérer à cette vision de l’Allemagne nazie où presque tout le monde, à commencer par la secrétaire-héroïne en passant par les soldats jusqu’aux généraux de l’état-major, étaient relégués au rôle de spectateurs dignes d’estime, obligés par la force des choses à suivre jusqu’au bout la folie criminelle du Chef et de quelques-uns de ses lieutenants ? Quand par exemple la gentille secrétaire, jeune, belle et naïve à souhait, fuit le bunker dans un uniforme de SS et on est censé la trouver quand même sympa et comme il faut, alors là : non ! Et que le metteur en scène nous montre en épilogue du film cette même dinde, qui n’a rien vu et qui n’a rien compris pendant toutes ces années dans les couloirs du pouvoir, en train de se justifier 60 ans après, alors on aurait envie de quitter la salle si le film n’était pas déjà terminé.

Mais est-ce qu’on va voir un film commercial pour apprécier les finesses d’une bonne interprétation des complexités historiques, où est-ce qu’on y va pour voir une bonne ou très bonne histoire bien racontée et jouée par des comédiens irréprochables ? A chacun de décider, sans doute.

Mais à part tout le reste, si vous êtes intéressé par l’Allemagne d’hier et voulez voir une reconstitution historique crédible dans une langue ô combien authentique, si vous êtes intéressé par les Allemands d’aujourd’hui et par ce qui les fait courir en masse au cinéma, si vous voulez voir ce que le cinéma allemand est capable de faire de nos jours, alors vous devez à mon avis aller voir ce film.