Mot pour Maman

(actualisé le ) by Vincent Smith

L’oraison funèbre pour Marie Smith prononcé par son fils Vincent le 6 juillet 2018 :

Maman a tenu, longtemps. Sur la fin elle était très faible mais s’accrochait encore. Elle ne parlait plus, avait du mal à nous regarder, mais elle faisait encore des bisous quand on approchait la joue. She did not go gentle into that good night : non, assurément, elle ne s’est pas livrée facilement à la nuit. Le médecin en charge des soins palliatifs l’a trouvée « incroyable », elle a déjoué pendant des semaines les pronostics de fin imminente. Pendant dix ans, grâce aux bons soins de papa, elle a fait face à la maladie. Très jeune fille, née pendant la guerre, elle avait déjà eu l’expérience de défier une maladie grave, et elle s’en était sortie. Elle était forte et déterminée, mais douce et affable aussi.

Enracinée dans l’éducation simple, exigeante et parfois sévère de ses parents qu’elle adorait - instituteurs investis par les valeurs communes de la République - , elle était profondément attachée à nous, sa famille et ses amis. Constance et fidélité. Elle a vécu près d’un demi-siècle, jusqu’au bout, avec papa, dans le même immeuble, boulevard Masséna, où Joël et moi avons grandi. Fière d’être pharmacienne quoique littéraire dans l’âme, elle avait travaillé toute sa carrière dans la même entreprise, qu’on appelait alors « l’IFP », où elle avait tissé tant de liens et où elle s’impliquait tant, avec les gens…

Elle appréhendait les transports mais aimait les voyages, qu’elle préparait avec minutie et curiosité sous l’angle des lettres, des paysages et de l’histoire. Elle nous a fait découvrir tant de lieux avec tant d’envie…

Elle aimait Paris où elle avait fait sa vie, avec papa. Elle aimait la Bretagne et la Corse, ses cousins, ses cousines et ses ami(e)s… Elle aimait le Canada de Jacques Cartier, de papa et de Michelle… Elle aimait l’Angleterre de Conan Doyle et de Jane Austen… Elle aimait l’Italie des Walter. Elle évoquait souvent la Sicile, qui l’avait émerveillée dans sa jeunesse, la Grèce, et l’Albanie, où elle avait été sidérée de trouver des gens qui parlaient si bien français sans être jamais sortis de leur pays… 

Elle aimait Apollinaire, Zola, Maupassant et Lamartine, Hugo, Verlaine et Corneille; les tableaux de Van Gogh, Corot et Yves Faucheur, les films de Renoir, Hitchcock, Clouzot ou Coppola… Elle nous a initiés jeunes à La Grande Illusion, Casque d’Or, Rio Bravo et les westerns de John Ford. Elle aimait Jean Gabin, Bette Davis, Vittorio Gassman, Audrey Hepburn et Gene Tierney, Marcello Mastroianni, Romy Schneider, Al Pacino et Lino Ventura… Tant de figures qui ont peuplé son imaginaire et nourri son humanité. 

Elle aimait danser le rock, et jusqu’aux derniers moments, la musique la ravivait: Brassens, Moustaki, Brel, Aznavour, Reggiani… - elle avait vu la plupart d’entre eux sur scène dans sa jeunesse, notamment grâce au Syndicat National des Instituteurs… 

Mais elle n’était pas enfermée dans le passé: elle était immensément compréhensive, accueillait la nouveauté et les changements, et nous aidait toujours à aller de l’avant, que ce soit à Paris, Courbevoie, Poissy, Hull, Nanterre, Vernouillet, ou Mantes-la-Jolie… 

Réaliste, romantique et pragmatique à la fois, elle avait l’esprit libre, le coeur ouvert et les pieds sur terre. 

Voici six ans, elle a perdu son frère et ce fut un choc, un déchirement; mais avec l’aide de papa, de ses enfants et petits-enfants, elle a continué à faire face. Ce fut une femme indépendante et forte, et malgré la fragilité de son apparence physique de ces dernières années, elle a tenu bon et n’a jamais cessé de s’inquiéter pour nous et de nous aimer.

Merci à ceux qui ont été présents, qui l’ont accompagnée toutes ces années. 

Merci à ceux qui sont ici avec nous et avec elle, venus de loin, ou de tout près, qui se souviennent, et partageront à jamais de précieux moments avec elle… 

Merci à ceux qui n’ont pas pu venir mais qui pensent à elle. 

Merci à tous ceux qui sentent encore son affection et ne l’oublieront pas.

Comme les remparts de Saint-Malo et le Grand Bé face à la mer, comme l’Homme de Cagne à Monacia et les oliviers de Funtana, comme le pont Mirabeau quand sonne l’heure, les jours s’en vont et pour nous, elle demeure.