Souvenirs de Silvio Walter et de ma jeunesse dans le Paris des années quarante

(actualisé le ) by Marie

Avec Fiamma Walter vers 1951

Voilà cinquante ans que j’ai quitté La Fourche et l’avenue de Clichy et il faut vite que j’écrive les quelques souvenirs que j’en ai pour que les amis de ce quartier ne sombrent pas totalement dans un oubli immérité.

A présent, je monte de la Trinité par la rue Blanche, la rue de Douai, jusqu’à la place Clichy. Je ne sais quoi m’empêche d’aller vers La Fourche pour vérifier mes souvenirs de l’avenue de Clichy.

Souvenirs à la hauteur de mes quelques années d’existence, à la fois modestes et énormes:
Le Clichy-Palace d’abord où je découvrais avec mes parents ces films des années 30, 40, 50, merveilles des merveilles qui m’habitent encore, beaucoup en noir et blanc, un peu en couleur d’avant-guerre.

Les « Ricains » que tout le monde avait attendus pendant des années étaient là, sur l’écran où Spencer Tracy triomphait. Un certain Silvio Walter, dont une des nombreuses vertus, on le verra, était d’ignorer tout manichéisme, était un de ses fervents admirateurs. Les Walter étaient nos amis.

Tout m’arrive en vrac, les récits, les images. les musiques, les paroles...

Je pense à La Fourche d’après-guerre quand j’étais fortement impressionnée par le crieur de France-Soir, portant, été comme hiver, son bonnet d’aviateur 14-18, et ses yeux globuleux.

Avenue de Saint-Ouen, encore un point fort avec le glacier italien, suprême luxe de l’époque. Quand nous avons quitté le quartier, je n’ai plus eu de plaisir à manger les fameuses glaces , sauf à Menton où, si j’ose dire, nous étions retombés sous la coupe italienne.

Même souvenir pour les spaghetti confectionnés presque chaque jour par Madame Walter avec un tour de main perdu puisque des enquêtes approfondies sur leur préparation dès ma sixième année ne m’ont pas permis de rééditer ses exploits culinaires.

M. et Mme Walter en 1929

Au début de la guerre mes parents avaient sympathisé avec les Walter,, à l’époque leurs voisins de la rue Dautancourt. Ceux-ci étaient les heureux possesseurs d’un poste de radio dont ils faisaient profiter le voisinage, comme Monsieur Mazel dans « La Fille du Puisatier ».

La guerre avait dispersé les familles et entre divers épisodes, dont l’exode, les évacuations, le chômage, la prison des uns, la démobilisation des autres, mes parents emménagèrent rue Lacroix à 500m de la rue Dautancourt.

La grande affaire pendant l’occupation avait été de trouver du travail, et d’assurer sa ration de topinambours ou de rutabagas. J’entendais alors parler d’un autre héros de mon enfance, Monsieur Ozouf, inspecteur de l’enseignement dont le fils était au Maquis et qui avait fourni des faux papiers pour le frère de Papa alors en cavale et des emplois à des enseignants en rupture de tout.

Pour plus de détails sur la cavale, le dit frère, « tonton Jean », à sa première évasion, avait trouvé refuge chez ma mère, rue Dautancourt justement. Celle-ci, en revenant un soir de son école, eut le plaisir d’être accueillie dans sa propre maison par un officier allemand. Il y avait un révolver au milieu de la table. Ma grand-mère de Vernouillet était présente. Elle avait rendu visite à sa fille en cachette du grand-père hostile au mariage de sa fille, et était tombée sur ce jeune Corse évadé et repris sous ses yeux. Bien que pour elle il soit presque un inconnu, elle pleura beaucoup car ces jours-là on fusillait un bon nombre de jeunes gens dans la région parisienne.

En fait, l’oncle prit la direction de la Santé où ma mère, pour lui porter à manger, faisait d’interminables queues au milieu des « droits communs » (« vous vous rendez compte, ma pauv’dame, il est là pour avoir piqué un vélo ») puis il fut réexpédié à Hambourg d’où il s’échappa à nouveau. Nous pouvons voir les photos de cette époque.
Jean se terra en Creuse, en famille si j’ose dire. Une cousine de Monaccia me racontait il y a trois ans comment mon père, qui s’occupait de placer des enfants en Creuse, lui « faisait la leçon » pour qu’elle n’ait jamais l’air de reconnaître mon oncle corse caché là.

Après la guerre, les familles, les amis, les voisins se réunissaient pour évoquer, à chaud, leurs souvenirs, les planques, les fuites, les stalags, les maquis, les représailles, les disettes, les victimes.

Des histoires banales, il y en avait des centaines que j’écoutais subrepticement lors des visites des Walter. L’Italie était un mythe pour moi. J’entendais l’arrestation du cousin Anselmo, l’imprimeur « résistant » trahi, devant sa femme et son bébé Gabrielle. Je croyais voir le massacre des « traitres » dans les prisons de Schio à la libération, quand les premiers rescapés de Matthausen durent révéler aux habitants le sort des leurs, tous pendus dans le sinistre camp.
J’avais sept ou huit ans quand je commençais à correspondre avec cette Gabrielle, la cousine de Madame Walter, et j’ai toujours les quelques souvenirs usés de cette époque comme le faire-part de mariage d’ Anselmo.

Des histoires banales, oui, il y en avait partout avec des braves gens inconnus qui luttaient comme ils pouvaient.
Les Walter et les Benedetti parlaient avec animation, surtout Madame Walter qui était une redoutable conteuse.
Moi, la tète en ébullition, je faisais semblant de dormir dans mon coin de chambre noir tandis que mes parents et mes amis échangeaient des souvenirs que je livre ici en vrac tels qu’ils parvenaient à mon poste d’écoute entre quatre et dix ans.

Monsieur Ozouf, « Monsieur l’ Inspecteur », avait confié un jour à ma mère un paquet de vivres et une lettre à remettre à son fils dans le maquis creusois.
Sur ce, perquisition allemande annoncée. Vite, mon père disperse les vivres, jette négligemment les cigarettes sur la table et va dissimuler la précieuse missive sous le toit en tôle ondulée de la grange. La visite inopportune terminée, accompagnée de mes commentaires aimables à l’officier allemand, Papa reconstitue le paquet et ma mère file en le porter en vélo avec la lettre qu’elle remet, comme le Saint-Sacrement, au jeune maquisard qui, plié en deux de rire, la déchire, sans la lire, mais extirpe un message d’une des cigarettes qui avaient été à la disposition des allemands pendant la perquisition.

Les histoires des villages à cette époque étaient généralement plus terrifiantes. Les noms me manquent, en particulier celui de ce médecin torturé dont le village a du entendre toute une journée les cris sans avoir les moyens de faire quoi que ce soit.

Celui de cet autre village creusois dont le maire avait dit aux jeunes rassemblés : « Il faut réagir, partons rejoindre le maquis ». Ils étaient tous montés dans le camion: à la sortie du village, les allemands les avaient arrêtés, obligés à creuser des trous et fusillés sur le bord de leur fosse.

Je me rappelle des noms de villages. Excepté en 1946, aux vacances de Pâques avec ma cousine Nicole, je ne suis jamais retournée à Ayen, au Moutier d’Ahuri, au Monteil-au-Vicomte, au viaduc de Busseau, à Guéret, ou à Limoges où mes parents avaient acheté en 45 le service de porcelaine que nous connaissons, ainsi que leur premier petit poste de TSF déniché par mes soins dans une vitrine, magnifique début pour moi d’une longue carrière de shopping guère imaginable pourtant dans le contexte d’alors.

Il est difficile de comprendre à présent l’absence de nouvelles entre proches et un cadre de vie si peu médiatisé.
Maman apprit d’un habitant de Vernouillet le décès de sa mère (la grand-mère de mon histoire), et cela par les fenêtres de deux trains qui se croisaient.
Ici Londres n’était perçu que par quelques uns mais la nouvelle du Débarquement tant attendu se répandit comme une traînée de poudre d’autant que l’occupant fit souvent payer ses revers sur le champ aux populations qu’il quittait en urgence.
Les récits des exactions qui tourbillonnaient dans ma tète de quatre ans et que j’écoutais subrepticement quand j’étais censée dormir, épouvantèrent mes nuits jusqu’à la fin des années 40. Même les petits enfants se racontaient entre eux Ouradour-sur-Glane. Et le « grand Lustucru » faisait à côté figure d’aimable plaisanterie presque rassurante.
C’est en 1948. pour mon 7ème anniversaire, comme si c’était hier. que je découvris simultanément Brest, dont il ne restait effectivement RIEN, la comtesse de Ségur et Jules Verne où je me réfugiais pour échapper à Brest, cité fantôme matérialisée seulement par des bordures de trottoirs avec toutes les horreurs que révélaient les veillées des amis et des familles.

Après la guerre. les persécutés survivants sortaient de toutes leurs cachettes. Le tailleur juif de Papa avait passé six mois entiers aplati dans le double fond d’un placard. Je ne sais qui le nourrissait. Un voisin, â Paris, Monsieur Bloch, avait un jour disparu, sans qu’on sache comment. Sa femme, elle, étant restée dans l’immeuble. Lui, je ne l’ai jamais revu.

On ne pose jamais assez de questions quand il est encore temps et sans explications, les choses apparaissent totalement farfelues. Ainsi, un de nos voisins chantait à la fenêtre (sur cour) « Maréchal, nous voilà, devant toi le soleil de la France »... puis brusquement changeait de ton rageusement « fayot maréchal, fayot maréchal ».

Beaucoup de gens dans mon ignorance ou ma raison enfantine me paraissaient dérangés ou mystérieux ou héroïques. Souvent, à l’occasion d’échanges d’opinions divergentes, j’affrontais vivement mes parents que j’adorais pourtant mais qui n’avaient pas encore assimilé les nouvelles méthodes et la liberté d’expression réclamée par les enfants. La négociation n’était pas encore de mise. Pendant des années, on m’a parlé de mon affreux caractère, en se souvenant de l’épisode où, à quatre ans, j’interpellais mes parents et quelques autres adultes, en tapant du pied et en criant: « vous êtes vilaines, vous, vous êtes vilaines » C’est vrai que par moment, ils étaient assez vilaines.

Les Walter apparaissent vers quatre ans dans ma mémoire. Mes parents eux, ainsi que mon grand-père de Corse, pour la seul visite qu’il fit à Paris, les connurent dès 1938.
C’est un grand bonheur, un grand bonheur et un grand honneur, un grand courant de romanesque et de liberté.

Mon Père avait la religion des amis et savait les choisir inoubliables. indépendamment de leurs idées politiques ou religieuses. Il garda néanmoins sa vie durant, au fond de sa poche. un minuscule Saint-Antoine corse, tout en éprouvant un sentiment très fort pour la République et la Laïcité.

Avec Madame Walter, enfin, je pouvais faire exactement tout ce que je voulais, style : gribouiller le livret de famille, lire « Janot l’ébouriffé » en lieu et place de leçon, feuilleter l’Huma les pieds sur la table, danser avec les castagnettes de sa fille, et me faire déloger de mon coin à coups de torchon pour cause de ménage : « Scapa la Maria Michelinetta ».

Il y avait un fossé insondable entre les principes d’éducation de mes parents, adeptes de la fessée et de l’obéissance inconditionnelle (« Baisse les yeux ») et ceux de Madame Walter, adepte de la liberté totale distribuant au hasard quelques taloches célèbres pour leur innocuité.

Monsieur Walter, que nous n’appelions pas « Silvio », était déjà moins coulant. II avait un grand rire permanent et il lui suffisait d’effacer ce rire pour marquer la fin des réjouissances. Comme mon père, il avait un type brun et un accent très prononcé, ce qui leur avait valu à chacun d’être traités de « métèques », et je me rappelle Walter montrant, en dépit de son style aristocratique, ses mains tannées de travail aux insulteurs....

Walter, par tout temps, partait faire son tour avenue de Clichy vers cinq heures du matin avant de travailler dans son atelier de bottier rue Dautancourt, tandis que Madame Walter allait « livrer » chez un patron les pièces d’artisanat réalisées sur mesure pour le Duc Untel ou le Prince xxx.

C’était du magnifique travail dont on pouvait contempler pendant des heures la technique. à l’atelier où sévissaient deux autres artisans italiens. J’ai trois outils, dons de Fiamma en souvenir de son père. Je les regarde et tout resurgit : moi, plantée au milieu de la rue Dautancourt, devant l’immeuble de l’atelier, appelant d’en bas le 3ème étage jusqu’à ce qu’un des trois ouvriers italiens vienne m’ouvrir.
Après quoi, je les regardais longuement ouvrer de somptueuses pièces de cuir, installés sur leur tabouret bas qui les obligeaient à creuser la poitrine, à tordre leur cou, pendant des heures, jusqu’à la réalisation de l’exemplaire unique destiné à quelque élégant privilégié qui ne lésinait pas sur le cout.
Un jour, Silvio fit de superbes chaussures pour mon père qui les conserva vingt cinq ans avec, durant tout ce temps, éclat permanent du cuir brun-roux. Mon père était un montagnard corse qui admirait chez Walter le talent de l’artisan, autant que la droiture politique et retrouvait chez ces italiens, n’en déplaise à certains, une communauté de langue qui lui manquait à Paris.

Le talent de Silvio était bien connu et je ne sais plus quel réalisateur lui demanda, par l’intermédiaire de sa fille comédienne, de réaliser les masques en cuir de la Commedia dell’Arte pour le théâtre. Je me rappelle la lettre enchantée qu’il reçut alors de Raymond Devos.

Qui étaient en fait Silvio et Maria Walter, qui arrivèrent de leur Vénétie natale pour se marier à Argenteuil en 1923, entre deux clochards attendant tout exprès une occasion de pourboire devant la Mairie ?

Des exilés politiques. Des opposants à Mussolini. Des « internationalistes », italiens jusqu’à la moelle des os, et français jusqu’au fond du cœur avec plus que tout le monde, le respect de la terre d’accueil.

D’un côté: « Sa Patrie, c’est le Pays qui vous nourrit » D’autre part « Tous les hommes sont frètes »
Enfin, « France, mère des Arts, des Armes et des Lois »...

Qui ne voudrait d’un frère comme Silvio ?. Ses frères à lui avaient de fortes personnalités et de non moins forts engagements. Il y avait le capitaliste, qui avait monté avec talent sa petite entreprise, le communiste qui avait été député en Italie après quatorze années de prison sous le fascisme, et pour lequel j’ai fait un pèlerinage aux iles Lipari et la tournée de la grappa dans les Dolomites. Il y avait l’anarchiste qui faisait le tour de la région parisienne à pied lors de ses congés hebdomadaires et impressionnait beaucoup les jeunes.

Il y avait eu leur père qui, dans leur Italie natale, lisait le soir Les Misérables à ses enfants et j’ai cru comprendre que Jean Valjean a pesé plus que Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht dans leurs convictions. Et pourtant, quand Silvio, en 1918, avait été mobilisé (il était né en 1900), il avait trouvé, en ouvrant son paquetage, des tracts de RL et KL et un portrait de Jaurès.

En ce mois d’ août 1944, l’insurrection claque de partout. Mais lui veut être témoin de cette libération et va, sans arme, sur un lieu d’affrontement. Là, une balle l’atteint à 2 cm de sa colonne vertébrale et il se retrouve à Beaujon avec d’autres parisiens blessés.

Passage à l’hôpital de représentants des libérateurs. Distribution générale de médailles méritées ou pas.
Walter refuse la sienne : « Je ne l’ai pas gagnée. je n’étais pas un combattant, je n’avais pas d’armes, j’étais venu pour voir. » Bien entendu, il était le seul à refuser une médaille. Une quinzaine d’année plus tard, le Général étant revenu au pouvoir, deux dames rendent une visite rue Dautancourt pour le versement d’une pension. Celle-ci est également refusée.

Sur les photos, on est touché par cet air patricien qui évoque plus son ancêtre colonel de la Grande Armée que le militant trotskyste visé par les communistes d’alors.

Qui était Walter? Longtemps après, j’étais en seconde au Lycée, Walter, dans son atelier, me dit : « Quelqu’un m’a parlé de toi ». Je suis très étonnée. Mes relations se limitent à quelques camarades de classes. Qui peut s’intéresser à moi? Pourquoi cet artisan italien, romanesque à mes yeux, s’entretiendrait-il sur mon cas avec un de mes professeurs de lycée, une femme blonde, élégante, sophistiquée, au demeurant très réservée ?

« Elle est à Schio où elle se repose ...?... Nous (Qui, « nous »?) l’avons cachée pendant la guerre...?...Elle était avec nous. »
Avec ma spontanéité habituelle, j’ai mis cinquante ans à parler de ce détail.
En ruminant des heures et des heures jusqu’au petit matin.

Mon père avait avec Monsieur Walter des discussions politiques méditerranéennes et claironnantes au cours des soirées chez notre micro-salle à manger rue Lacroix quand j’étais censée dormir, ou dans leur plus-que-micro salle à manger du cinquième étage rue Dautancourt quand une certaine Madame Foutousse tapait avec son balai au plafond.
Leur amitié italo-corse n’avait d’égal que leurs convictions :
Du côté de mon père instituteur, socialiste et syndicaliste, comme on pouvait l’être dans ces années 40-50.
Du côté de Walter, trotskyste, avec les « mentalités dé pitits bourgeois » ou « les socialistes, fossoyeurs de la classe ouvrière » qui volaient à travers les 7 m² d’entrée, cuisine, salle à manger.
Évidemment, ignorant tout de Rosa Luxembourg, je prenais pour des injures personnelles le thème des « petits bourgeois ».
De temps en temps, me parvenaient quelques refrains, comme « Boum, baraboum baraboum ranran... »

Je ressens encore la joie du coup de sonnette des Walter, venus passer la soirée chez mes parents trois fois la semaine. J’étais au lit mais j’approchais mon oreille de la porte de la chambre et, miracle des microscopiques appartements, je suivais tous les récits sur les années cahoteuses que les uns et les autres venaient de vivre.
Tous les récits ? Sûrement pas. Le Walter que je connaissais n’était que la partie émergée de l’iceberg, si j’ose dire.
De temps à autres, je voyais dans un coin de leur salle manger rue Dautancourt ….... des visiteurs particulièrement silencieux qui étaient des « anciens » de la Guerre d’ Espagne.
Maria Walter, qui n’avait de fantasque que l’apparence, me racontait les choses sans parti pris avec humanité et aucune hargne.